" un être humain, c'est à dire nous-mêmes sous une forme différente " GANDHI
Comme Rimbaud, ceux qui se lèvent avec un jour qui les tue, héros ordinaires invisibles aidant le monde à être ce qu'il ne veut pas être et prétend ne pas pouvoir être, famille intemporelle, lumière interdite et cachée, humanité perdue retrouvée, entravée, malade, exclue, sous le coup des lois et de leur implacable regard ; humanité aliénée, étrangère, bannie, refoulée, cantonnée, désolidarisée, déterritorialisée, terrorisée, martyrisée, mais consciente encore et toujours.
Qui
portent l'espoir du monde sans le savoir ni pouvoir parler ni
partager leur fardeau d'amour illicite ou déraisonnable,
politiquement ou idéologiquement incorrect, ceux des bancs publics
de Brassens, ceux d'un monde ouvrier ou paysan abandonné,
ridiculisé, acculé, dos au mur de la réalité du mal
nécessaire, violés ou
émasculés, réduits au rien du
silence mafieux empestant l'air de corruption passive généralisée,
insinuant et instillant
lentement son
institutionnalisation rampante,
mortifère et liberticide,
la mort
douce des
grenouilles du bénitier
économique.
Ceux
portant à bout de bras nus, usés, tombant comme des poids morts
désarticulés par le travail mécanique ou désespéré, empêché,
entravé, anéanti, saboté, volé, détourné, inutile, retourné
contre le vrai monde, la plupart du temps tellement de femmes
anonymes
sans classe ni couleur, avec leurs yeux brillants, clairs et brûlants
d'éternelle jeunesse de
chair insoumise. Ces
yeux que l'esclavage caché
n'éteint ou ne réduit pas
en cendre tiède et triste comme un mur aux
fusillés de béton fin et
friable.
Ceux
que l'horreur de la réalité quotidienne réaliste
du camp mental et sentimental
transforme trop souvent en
bétail humain corvéable ou à
abattre à vue, au titre de
surpopulation inemployable
de
réserve protégée, alors
qu'ils sont en éternelle voie de disparition au cœur
même d'un démocratie
de représentants
de commerce et de marchands
de vaches. Au
cœur insoutenable et hurlant du simulacre et de la caricature
humaine.
Ceux
qui portent, depuis toujours,
la douleur du monde à bouts
de bras et de force, qui
marchent, comme
en 14, avec des
corps crucifiés de fatigue ambulante, les os transpercés
d'aiguilles et de lames désarticulantes,
le cerveau sucé par les soucis des déracinements et des arrachages,
vrillé d'angoisses en montagnes russes entourées de barbelés
auschwitziens recyclés
dans les
zones retirées d'un
cerveau lavé à l'eau du linge sale de
l'humaine famille.
Tous
frères et sœurs humains
chargés non seulement du
péché d'origine,
mais de la pesanteur weilienne d'un monde déchu, fourvoyé, leurré,
abusé, trompé, qui leur brise les épaules, le dos, la nuque et
les reins, fouette au
sang leur cœur en miettes,
ombres déjà parmi l'armée
sans nombre de la nuit tombante de l'oubli et
du désespoir.
Parmi
ces crépusculaires-là,
certains marchent encore,
debouts et
droits, au milieu de la
liquéfaction et de la liquidation,
avec la
joie invincible de « perdants
magnifiques », vers une
mort plus naturalisée que naturelle, mais qui ne leur fait pas
peur : elle les délivrera de la malédiction d'être
nés heureux du bonheur d'un
monde qui ne voulait pas mourir, comme celui qu'on trouve sur
un
visage de l'enfant
enseveli illégalement de
frais, déterré pour vérification scientifique d'usage
du fait divers à
classer sans suite.
Sourire
enfin relâché, si léger que toute pesanteur en tombe en
poussière, et retombe
pour toujours au fond d'un
trou noir plus
fictif que boueux et froid, dans le cri originel
d'un silence réconciliant
tout contraire : l'enfance du peuple, du fond de la mort atroce
de l'indifférence,
se rit de l'expérience de la réalité.
Le
sens de son regard brut est une vérité ordinaire plus
forte que celle des limites de la simulation.
La victoire de ce visage libéré,
dans la non-violence de son apaisement d'enfance retrouvée, comme
rejet le plus pur et simple
de toute humiliation subie,
au plus près de la terre des origines, de martyrs
à jamais involontaires, volontairement innocents.

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