« Si je voulais être malveillant, je pourrais avancer que la science n'est qu'une technique permettant à de non-créatifs de créer. Et je ne me moque pas du tout des scientifiques. Il me semble remarquable que des êtres humains limités puissent se mettre au service de grandes causes sans être eux-mêmes de grands hommes. La science est une technique sociale et institutionnalisée, où même des gens inintelligents peuvent s'avérer utiles au développement de la connaissance. (…) Ainsi, je me mets à appréhender toute éventuelle découverte comme le produit d'une institution sociale, d'une collaboration. Ce que l'un ne découvre pas aujourd'hui, un autre le trouvera un jour ou l'autre. (…)
(…) toutes les définitions connues qui utilisent la créativité ( et la majorité des exemples de créativité que nous utilisons) sont essentiellement masculines. Nous avons rejeté pratiquement toute prise en compte de l'inventivité des femmes par simple technique sémantique consistant à ne définir comme inventives que des productions masculines et à négliger totalement la capacité à créer féminine. J'ai commencé récemment (…) à considérer la créativité des femmes comme un bon champ opératoire de recherches en ce qu'elle est moins axée sur les produits, le résultat, l'apogée dans un évident triomphe et dans le succès, et plus engagée dans le processus lui-même. »
A. M.
On connaît la nature taoïste
de « l'engagement dans le processus » de ce qui est,
permettant de le vivre de l'intérieur, hors du hors-jeu de
l'observateur analytique et « objectif » coupé de la
réalité, insensible à l'ensemble de ses formes, aussi bien
que le rejet, tout aussi négatif, de la nécessaire réflexion
profonde à partir de ce « direct », comme
retour à soi et à sa spécificité intégrée et intégrante.
D'ailleurs, cet approfondissement peut-il, pour être vrai, être
autre chose qu'une boucle du processus permettant d'accorder
deux consciences : celle du monde et celle de soi, finissant par
exprimer l'une par l'autre ?
Quel est le moi qui parle et
que dit-il qui ne serait qu'un moi séparé ? Permettant
d'accorder les deux faces d'une même réalité humaine, non
« re-construite » par l'analyse, mais naturellement
sexuée dans une unité de complétude plus qu'une
complémentarité de reconstitution théorique, interdisant par sa
différence essentielle spontanée, non essentialisée par
l'analyse – justement – toute forme d'égalité et de
concurrence ? L' exemple le plus simple venant à l'esprit
étant par exemple les deux yeux, hors de la considération « d'œil
directeur » soumis à une visée précise. La
science véritable pourrait être cette vision plutôt qu'une
visée déconnectée, séparative, abstractive de rupture et de
viol.
La science comme technique
sociale institutionnelle telle que vue et entrevue plus haut nous
en dit long sur l'aspect socialiste et démocratique de ses fins et
de ses moyens : elle est d'abord un pouvoir politique de
collaboration sociale transcendant les différences de classe
(…) dans une théorie pure, même si cet idéal d'entraide
affichée, ou plutôt de surhumanité intellectuelle
surplombante comme un dieu archaïque, indifférent aux
valeurs humaines a priori – c'est à dire non soumises à l'analyse
refusant de prendre en compte, par exemple, la capacité féminine
de créer dans son alliance naturelle, innée et spontanée
avec « l'objet » de la recherche – même si donc, cet
idéal masque d'un voile valeureux une pratique beaucoup moins
sociale et démocratique qu'il n'y paraît.
Mais ce manque de démocratie
réelle est subtilement compensé par le résultat mirifique,
crédible et mythique à la fois de l'entorse : le pouvoir
que procure le résultat d'un tel contrat intellectuel, comme
connaissance toujours en progression supérieure de
puissance pure sur le monde, – le progrès – en
principe partagée par tous, même si ce partage théorique masque
une pratique beaucoup moins…
C'est un jeu de rôle où
l'on gagne à tous les coups, la péréquation entre l'un ou
l'autre découvreur d'un jour ou l'autre
permettant de gagner à tous les coup, avant et après-coup. Il y a
pari, spéculation, défi plus que définition, et même, à la fin
des fin, contestation – pour ne pas dire remplacement pur et simple
du monde, de sa discutable et réfutable réalité autre
qu'humaine, humaniste, autant par la masse qualifiée et effective
des données récoltés que par les résultats produits par leur
utilisation orientée vers une transformation radicale et absolue du
monde dans le sens d'une humanisation intégrale, que par enfin et
surtout, la mobilisation illimitée dans le temps et l'espace, de
toute la main-d’œuvre intellectuelle nécessaire à
l'aboutissement du projet de maîtrise cartésienne absolue du monde.
Il y a donc là une immense et
précieuse intelligence collective ne nécessitant pas
beaucoup d'intelligence « primaire » de départ – au
sens d'énergie créatrice, tout en ne fonctionnant qu'à partir
d'intelligences primaires moyennes dans une structure de recherche
statistique de masse. C'est une sorte de passage du musculaire à
l'intellectuel de masse ou industriel, si on veut. Simplement, comme
pour le musculaire, là où le problème démocratique ou social
commence, c'est quand ce projet met en œuvre une dictature
humaniste de droit contre une gauche naturelle du cœur et
de l'esprit. C'est un peu comme si on perdait un œil – qui aurait
pu, dans son intégrité non exclusive, être le troisième !
Mais tout le monde humain dira qu'il vaut mieux être sourd que
d'entendre ça : à quoi aurait servi la science face
à l'animalité d'où nous émergeons ?

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