(...) car le mensonge qui se produit au dehors par la parole est une imitation de ce qui se passe dans l'âme, une sorte de copie qui le manifeste plus tard; ce n'est pas un mensonge dans toute sa pureté. PLATON
La
plupart du temps, le mensonge commence avec la question rituelle
– mi-provocante, mi-injonction implicite – et argumentaire
type : « Comment allez-vous faire pour..? ».
Généralement, elle suit d'ailleurs un constat, dit ou pas dit,
« accablant. » Accablant donc, puis très vite
inquisitorial, concernant la responsabilité du mal, souvent désigné
comme « catastrophique ». Généralement, enfin, « les
données du problèmes », sont partielles, faussées de façon
à nous confronter à une réalité toujours plus scandaleuse et
inadmissible.
Au
bout du compte, chacun est sommé de prendre parti pour une fausse
solution, c'est à dire pour ou contre un mensonge maquillé en
vérité insoutenable, donc où le choix est déjà fait : qui
soutiendra cet insoutenable, et la menace universellement
suspendue de la publicité d'un éventuel soutien personnel ?
Qui osera défier la vérité officielle, assise sur toute les
statistiques démocratiques ou scientifiques qu'il faut pour la
rendre psychologiquement incontournable ? D'autant plus que la
terreur exige une position pratique, c'est à dire engagée,
donc ayant le prétendu courage de s'en remettre au système à
l'origine du scandale !
Dans
un monde de mensonge pragmatiquement institué, la vérité
est nue, malade, impossible. La vérité du système s'impose à tous
par la force même du mensonge, comme un tyran se fait légitimer par des méthodes très concrètes. C'est donc la violente
vérité d'un mensonge qui se fait passer pour elle en tant que
force nue, sauf que la vérité nue est créatrice et libératrice et
que la force nue détruit et enchaîne le possible à l'impossible
par inversion mutuelle des valeurs : l'autorité de la violence
n'y donne aucune force à aucun droit, et encore moins à aucune
liberté dans sa double prétention de réalité établie. Aucune
vérité ne s'établit jamais par la violence : son arme la plus
absolue est l'évidence comme raison suffisante.
Au niveau de cette réalité établie-là et de l'illusion temporelle
de son imposition, il est difficile de faire plus absurde :
la force se conduit comme un devenir profiteur qui serait
susceptible et destiné par principe – celui de la terreur
immobilisante, paralysante – à se transformer en état
permanent, majuscule ou pas. La stabilisation productive
de cette violence est une si grossière contradiction dans les termes
qu'on se demande comment elle peut parvenir à exister dans son
concept, à défaut d'être. Il y a là un mystère profond, sans
doute de type religieux.
Il n'y a en effet qu'une perversion spirituelle au départ
qui puisse donner une logique à l'esclavage, ce qu'on peut nommer
idéologie de son système. Nietzsche disait que le
christianisme était une religion d'esclaves, et sans doute avait-il
tort en grande partie dans un sens, face à la vérité éternelle du
monde, où le maître hégélien est sans doute plus esclave que le
dernier humain réifié, ce qu'un authentique stoïcien
n'aurait aucun mal à montrer, – mais absolument raison en ce qui
concerne le système culturel chrétien, ou prétendu tel.
On trouve donc la peur, la violence et la terreur à tous les étages
de cette tour de Babel, assise avec une insoutenable vulgarité et
avec le plus nihiliste des cynismes, sur l'intériorité même des
peuples de cette culture, qui si, extérieurement, elle se montre
incroyablement anarchisante au sens négatif et destructeur du terme,
c'est que son fascisme du désordre institué repose,
comme au milieu d'anciennes dégénérescences romaines faciles à
imaginer, sur un ordre de fer intérieur où le couteau
dans le dos, ou l'assassinat collectif, sont la règle cachée,
derrière la moderne inquisition de ses logiques d'opinion
affichées.
On pourrait même dire qu'elle ne peut, quelque part, que combattre
sa sœur ennemie élevée autour d'un Coran présenté comme pure
barbarie en soi dans la forme apparente de son texte, dans la mesure
exacte où ce même Coran, mais dans sa profonde non-violence
cachée, et donc niée par le système de la modernité,
laisse encore chacun, s'il le veut vraiment, vivre librement
celle-ci – sans contrainte spirituelle corporelle et
comportementale, logique ou morale absolue : pour lui,
l'homme n'est pas fiable au sens strict, il n'est pas
systématiquement unifié par la peur, dans la mesure où la
responsabilité du monde ne pèse pas sur ses seules épaules
humaines. Le Dieu des chrétiens institués rend l'homme responsable
de tout, comme de la pauvreté de son malheur même : c'est
qu'il y a là, péché originel à être ce que l'on est –
et même, parfois, seulement né !
S'il n'y a pas de vérité en l'humain ni nulle part – ou s'il y a
le moindre doute sur sa possibilité d'être, et non pas d'exister,
puisque le mensonge peut très bien être l'un de ses modes
d'existence, possibilité qui ne relève pas du possible d'ailleurs,
mais du plus nécessaire absolu – donc, s'il n'y a pas de
vérité une simple, une et indivisible, alors, il ne peut y
avoir aucune issue à l'enfer du mensonge établi, aucune sortie
possible du labyrinthe, sous quelque avantage qu'elle se
présente : forme sacrée, familiale, scientifique ou
économique, d'évasion ou de sagesse, d'acceptation ou de refus.
C'est une voie sans issue, autoroute de la pensée qui s'arrête en
plein désert, comme une limite de décors hollywoodien, en plein
milieu d'une nature anéantie par la machine et la production de ses
simulacres de studio.
Ainsi, refuser la violence du mensonge est un combat qui ne cache pas
la vérité : aucune vérité nue n'est à craindre,
contrairement aux rois du monde. Comment pourrait-on laisser être ce
qui ne peut être ? Un simulacre fonctionne, mais ne vit ni
n'est pas. Pour qu'il vivre il faut simuler l'être et la vie, donc
les détruire d'abord, ce qui est bien dans les tuyaux, mais
plus comme eau dans le gaz que comme solution du mal.
Le système se juge au mal qu'il « produit » et répand.
Comment laisser être ce qui ne peut être, sinon par toujours plus
de mal et de mensonge, le mensonge d'une invraisemblable apparence
d'être ? Mais l'invraisemblable n'a pas de vérité, il n'a
que du doute et de l'incertitude, relatif relativisant tellement
qu'il ne fabrique plus que du néant rempli de mensonge et
d'illusion.
En un sens, s'il n'y a qu'un Dieu, il est responsable de tout,
relativement, ou il n'est absolument responsable que du
bien, comme le disait Platon par la bouche de Socrate. La vérité,
persécutée aujourd'hui de toutes parts, est que la réponse
est évidente au sens d'un Dieu du bien, à la différence de
celui de la Nature, même et absolument même si, ce Dieu-là a
toujours eu tout à voir avec elle sans aucunement se laisser
réduire à, ou résumer à, elle : comme dans la chevalerie, il
s'agit plus d'un alliage que d'une alliance. Ici le
monothéisme pur et dur institué apparaît d'abord comme un
abandon, une lâcheté, une trahison, un mensonge premier, un
génocide et, pour finir, un suicide spirituel que le Christ lui-même
ne pourrait pas valider tel quel.
On peut enfin se demander si le plus cruel est la maltraitance qui
découle du prix de la dévalorisation humaine et naturelle
instituées ou celle qui les écrase à partir de leur valorisation
absolue, sans pardon ni merci humaine ou naturelle
ici-bas, : malgré ses nombreuses cruautés
primaires inacceptables – le Coran, de la même famille,
n'est pas, lui, humaniste – il conserve, secrètement
enfoui, derrière une défiance réelle, un minimum d'humanité
que le système dit chrétien a perdu depuis belle lurette, à
supposer qu'il ne l'ait jamais beaucoup pratiquée. Le Coran comme
patrimoine, et non ses simulacres et dévoiement nazis post-modernes
qui font prendre à certains illuminés laïcs manipulés par
des machiavéliques « chrétiens » de système,
des vessies pour des lanternes.
La morale de tout ça, c'est que dans un système prétendument moral
qui veut faire l'ange, la possibilité même de morale,
de vérité, de liberté ou de fraternité, ou même de famille ou de
nature humaine, – de par la « vertu suprême » de
son pouvoir totalitaire sur ces biens communs, est totalement
exclue. Voilà le malheur arrivé, et ce que dissimulent
habilement tant de questions sur le « comment », ouvertes
à tous les vents de la libre discussion, comme si la démocratie
authentique était une simple joute argumentaire pipée. La
vérité n'est pas un argument, c'est un fait plus têtu que la magie
d'un récit philosophique en forme de discours politique, ou
l'inverse ; elle ne se répand pas comme un virus idéologique,
mais se propage comme un feu intérieur qui réchauffe autre chose
que de vieilles vérités truquées.

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