Ces
jonquilles aux longues jupes de crêpe jaune, sorties en février,
trois semaines avant l'heure, ne luttent pas tant contre une nature
hostile, cherchant à les tuer à la naissance ou à s'autonomiser de
leur vie par l'indifférence d'un pouvoir pur, – qu'elle ne font
héroïquement face à un déséquilibre climatique déterminant leur
naissance, hélas, prématurée. Aucune conférence climat, ou même
des oiseaux, ne les sauvera, si elles doivent mourir prématurément,
aussi.
Au
matin, épuisées, courbées sur leur tige gothique, les voûtes
croisées de leurs arcs en touffe verticale pendent, arc-boutées
contre le poids du ciel, soutenant leur fière solitude muette :
elles ont vaincu une nuit de plus, à la limite des fractures du gel,
avant que le premier chien du matin ne vienne leur pisser dessus sans
haine, presque amicalement, comme pour les réchauffer de son cynisme
animal spontané.
Comme
certaines de leurs sœurs arboricoles roses pointillant, à
l'impressionniste, les branches japonaises de certains arbres –
discrètement estampés dans un paysage urbain déchu, –
d'incroyables pétales de délicatesse divine – n'ayant pu retenir,
non plus longtemps, leur orgasme cosmique immobilisé, – leur
mortel courage dans l'indifférence générale est infini : il
participe au prix sans prix des vraies fleurs, pas forcément nées
pour vivre longtemps, mais pour être dans leur incroyable intensité
de vie et d'énergie, derrière les apparences du temps des choses,
une des plus hautes formes de permanence d'un monde dont nous avons
rejeté rationnellement le mystère suprême dans sa fragilité même,
la transformant en sacrifice confortable et normalisé.
La
jeunesse la plus naïve comme le matérialisme le plus primaire
pensent, vivent et croient dans l'illusion savamment entretenue que
l'humanité aurait créé les dieux, sans entrevoir que les humains
n'ont fait que donner forme humaine à des énergies qui les
dépassent sans les humilier, n'humiliant que leur maladif désir de
puissance. Forme humaine ou pas : c'est la même chose : la
machine n'étant qu'une idole déchue dans un sens absurde
rejoignant sans doute certaines forces hors de compréhension
naturelle.
Pour
ce qui est du matérialisme, le chien le plus coprophage ne fait,
lui, pas l'erreur de prendre des vessies pour des lanternes
magiques : il sait que c'est le monde qui créé les dieux, leur
mouvement subtil et insaisissable dans la lumière dorée de l'être
ou l'ombre maléfique du néant. Et il le sait d'instinct, malgré la
chute de sa vie horriblement domestique, – quand ses dieux à lui
sont un homme, une femme, un enfant ou un os de sacrifié sécularisé.
Le monde créateur, la nature et les hommes et surtout – ce qu'ils
en font et ce qu'elle fait d'eux, naturellement, dans cette
maltraitance unilatérale vendue en querelle de ménage.
Il
n'y a pas de place pour deux ordres différents ni pour le doute
négateur ni pour les remises en questions autonomistes dans la
nature : tous viennent et se posent sans s'opposer, avec le
respect, l'amour, le courage, la solidarité, la solitude et la
légèreté dans la mort. Mais qui parle encore des fleurs avec des
sentiments humains ? Les orientaux auront toujours l'infinie
sagesse de ne pas les séparer du combat quotidien des vérités de
la vie. Pour nous, l'accord est perdu. Pour combien de temps encore ?
Comme la fleur de février...

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire