Bien
sûr qu'on est là pour mourir. Et que pour la majorité des
gens, c'est un scandale que de dire cette vérité telle
qu'elle est, face à une souffrance exprimée par une plainte en
forme de confidence ou en quête d'une prise en charge. Mais
quel est le plus grand scandale : celui de la mort ou celui de
celui qui refuse la mort de l'autre, dans l'image obsédante
qu'elle lui renvoie, violente ou pas, pour mieux justifier à
ses propre yeux son propre refus de la mort ?
Il
n'est qu'une façon de refuser la mort de l'autre, c'est d'y déceler
un crime et non un malheur ou un accident, quand ils n'y sont pas.
Quand ils y sont, c'est qu'on est là pour mourir, non pour Dieu,
mais pour les hommes, hélas.
Pour
l'instant, sauf pour des névrosés de la vie, de plus en plus
majoritaires il est vrai, la mort fait partie des choses qui ne se
refusent pas, parce que c'est comme ça. C'est une réalité
existentielle, ou plutôt une vérité essentielle, quelque chose qui
n'est ni bien ni mal, mais au dessus de toute morale comme de toute
justice, c'est à dire qui a du sens. Avons-nous à juger ce
qui est au dessus de nous, non au sens hiérarchique, mais de plus
grand ? À partir d'un monde où aucune justice ne peut être ?
Qu'y
a t-il donc tant à dire de la souffrance de l'autre, quand elle est
là, comme une absurdité de plus, plus sanglante et violente qu'une
autre ? Qu'on ne la supporte pas ? Ou serait-ce seulement
de la voir qui n'est pas supportable pour notre sensibilité
blessée ? Est-ce la souffrance elle-même de l'autre ou ce
que nous ne supportons pas pour nous-mêmes dans une violence
que nous ne supportons pas en nous d'abord,
et parfois seulement ?
Quel est cet insupportable ? Ne serait-ce pas une forme de
terreur face à une vision du mal ou de l'horreur ?
Si
tel est le cas, ne serait-ce pas cette terreur dont nous voulons nous
débarrasser dans et par notre lamentation devant ce qui nous
l'inspire, comme dans une sorte d'exorcisme d'un récit de
l’innommable ? Il faudrait, pour que s'adoucisse la douleur de
la terreur, qu'elle se partage, se dilue, se discute et se rejette
dans une messe d'imprécations, de plaintes et de désolations et
finisse par un slogan de révolte morale convenue contre un mal
présenté comme étranger à ce que nous sommes et faisons à chaque
instant. Et encore : comment oublier, effacer, nier, réécrire,
interpréter, classer dans du connu, du rationnel, du rassurant ?
Mais on ne neutralise pas la vie : on l'aime ou on la détruit.
On
ne fait pas la guerre à la vie pour combattre ce qui la terrorise à
cause de la terreur que cette guerre inspire à la vie en guerre
contre elle-même… La vie n'est pas un suicide collectif, où mène
un réalisme d'hommes d'affaires en règlement de compte
sanglant pour le pouvoir, le contrôle du marché de la vie, d'une
vie qui ne marche plus libre quand
le marché lui vole cette liberté.
Il y
a des choses qu'il ne faut pas faire, sous peine d'en payer les
conséquences. Ne sachant plus ou ne voulant plus savoir qu'il
ne faut pas les faire, on se donne le « droit » légitime
de ne pas en assumer les
conséquences, en utilisant la ruse d'un sentimentalisme
humaniste de
bon aloi bourgeois qui nous
innocente aux yeux des naïfs de service que nous sommes tous
devenus, par la vertu des vérités officielles, admises ou suggérées
par les moyens, parfois, les plus vicieux, les plus sales, comme
celui de la peur et du chantage
par exemple. « Comment une telle horreur est-elle
(encore, éventuellement) possible ? »
L'idée qu'on a imposée du progrès nous
interdisait pourtant d'y croire. Il faut bien se rendre
à l'évidence : rien n'a changé ou plutôt tout a
changé, mais en pire.
Mais
personne n'a jamais voulu se rendre à l'évidence,
considérée comme inhumaine depuis
le début du monde moderne.
Ou accidentelle, faisant partie du non
risque zéro, comme on dit
beaucoup aujourd'hui, comme pour signaler que, dès le début,
l'illusion était pudiquement maintenue pour le bien moral de tous.
Entendez : existant
statistiquement si peu que non significative,
selon la belle et froide formule consacrée ? Mais la question
n'est pas le chiffre des morts, leur c.s.p. (catégorie
socio-professionnelle, comme on dit en sociologie) etc.., mais leur
signification
profonde, puisque tout a un sens, un vrai sens caché,
non pas divin, mais hélas, humain.
Ce
n'est pas tant qui est mort aujourd’hui
qui « compte », malgré l'importance de la douleur des
proches ou du témoin direct, mais comment,
au sens d'une bonne ou d'une mauvaise mort. Hélas, la mort naturelle
et belle, à la Brassens,
disparaît, remplacée par une mort sale et anormale,
qu'il s'agisse de crime ou de mort industrielle, au nombre de
laquelle il faut compter les accidents de la route, par exemple.
On
peut arguer, à raison, que « Dieu ne peut pas vouloir »
des corps martyrisés dans une carcasse calcinée ou maculée, mais
il faut reconnaître dans le même temps que la vie que nous
acceptons de mener ne peut aboutir qu'à ce genre de fausse
fin tragique, mais
prévisible et responsable.
Il
est des accidents de la route pas comme les autres, ce ne sont pas de
vrais accidents techniques, glacés
au mode de vie, ce sont des chocs humains incompréhensibles
hors de responsabilités qui ne seront jamais mises en lumière pour
des raisons éternellement
conjoncturelles qui ont tout à voir avec la structure
mortifère de nos façons de
vivre. La mafia, elle, aime
l'éternité des illusions forcées comme la main dans le sac.
Non
pas seulement de la responsabilité de celui qui provoque un accident
de la route, comme on essaie de nous le faire croire de force,
mais encore de tous ceux qui
tirent un intérêt aux folies routières
d'une façon ou d'une autre, et à qui on ne demandera jamais de
comptes. Mais encore : tous ceux qui tirent profit de la vie que
nous menons ou malmenons
plutôt, et là, Dieu sait s'ils sont nombreux et inattendus,
que ce soit derrière leurs idées ou leurs produits.
Sans
parler de nous-mêmes,
demandeurs de ces motifs, désirs et enthousiasmes, de ces
leurres. En ce sens, nous sommes
bien là pour mal vivre et mal mourir, et pour absolument
rien d'autre. Allons-nous nous en plaindre et à qui ? Nous en
scandaliser ? Il serait donc
dommage ou sans intérêt de mal vivre, mais complètement scandaleux
de mal mourir ? De
mourir de cette guerre qu'on fait à la vie
en toute impunité – sauf la mort,
« vice caché »
qui tombe et retombe sur nos têtes pleines d'arrogance égoïste et
destructrice ? Heureusement,
tout le monde ne choisit pas,
sans savoir ni vouloir, Kali et le bout de sa nuit
sociale-nihiliste ou nationale-socialiste.
Qui
d'autre est mort aujourd'hui ? Un jeune garçon, comme dans
« Into the wild »,
le film. Mort
à sa façon, sauf que la sauvagerie ne vient pas là, de la nature,
de la wilderness, mais
de la nature humaine, ou plutôt de la dénature humaine,
celle qui fait les
jungles modernes, comme à
Calais ou de n'importe quel camp d'un
monde réfugié ou
pas, où des gamins grandissent et finissent dans la boue,
parfois loin
des banlieues de la terreur, mais tout contre
la même implacable et
vieille haine héritée,
réveillée, activée, stimulée comme les ventes :
celle des clans, des
quartiers, des cités, des
races, des sexes,
des communautés ennemies
.
Puisqu'il
y a aussi les camps du peuple Rom ou Manouche. Ceux
du bord des routes ou des dépôts d'ordures.
Avec les ultra-violences démesurées qui vont avec, les vengeances,
les manipulateurs, les trafics et les réseaux, les
tueurs comme ceux de l'Ordre Noir nazi.
Puisque la guerre qui ne dit
pas son nom, est civile et culturelle,
masquée, ici
comme ailleurs, comme un produit de marque
import-export. Comme pour la came sans
odeur ni frontière.
Un
jeune garçon fait homme différent,
qui défendait la cause animale, jeune bouddhiste, comme beaucoup de
ces fils spirituels de Kerouac, dont on ne veut plus
entendre parler,
faisant du stop pour se déplacer – stop céleste
qui l'a tué, qui l'a stoppé
dans sa libre course de jeune
bikkhu. Que deux
jeunes manouches au volant d'une fourgonnette ont laissé pour mort
au bord d'une route sacrée du sacre de la mort d'un apôtre de la
non-violence de plus – paume de sa main tournée
vers le ciel, cœur arrêté
ouvert, tourné vers un
Gautama cosmique
interdit, impossible – avec
son sourire étoilé là-haut
et souriant maintenant –
crâne fracassé sur le
bitume de la nuit humaine.
Celui-là
ne s'est pas suicidé, comme
tant et tant, mais on n'en
parlera pas plus que de ceux qui le sont de cette société asociale
et inhumaine, cupide et
cruelle, sans fraternité ni liberté. Mais sa mort, cette mort-là
est belle, grande,
exemplaire, dans son élan, solitaire et solidaire, brisé tout tendu
vers une sérénité si souvent ridiculisée par les tueurs
du marché, et qui se paie au prix du sang en Enfer-
Sur-Terre.
Comment ne pas penser aussi, dans la même tristesse
kérouaquienne, à ce
jeune amoureux de la nature tué l'année dernière à Sivens ?
Ce sont nos enfants
qui meurent de ne pas vivre libres, ici comme ailleurs !
Démocratie,
déesse du vrai et de la parole
libre, qu'attends-tu pour les
protéger quand tout est en faillite ? Combien de nouveaux
Christ, de nouveaux Socrate
faudra t-il sacrifier sur le maître-autel des
temps maudits avant qu'un
peuple se lève pour la tempête de la paix – contre la tourmente
du mensonge et les fantômes de la haine ? Combien
de temps la lâcheté infligera t-elle encore à tirer aux
humains d'humanité ?

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire