Alors
que le dévoiement progressif vers une corruption irréversible
arrive au bout de sa course, de son processus de décomposition
avancée, ces gens-là, manquant sans doute d'imagination, mais plus
sûrement de radicalité véridique et de courage créatif, ou
plutôt de sa capacité en elle-même – conformisme oblige –
cherchent désespérément, disent-ils, comment traduire ce
qui se présente comme un mouvement de démocratie participative en
élément de démocratie représentative, supposé être son état
normal indépassable. Tellement d'argent est en jeu dans cette
normalité endettée.
Comme
si une rupture radicale n'avait pas eu lieu, remettant en question le
principe de représentation en lui-même, comme extrinsèque à
la vérité des gens et du monde. Il y a là une méprise, pour ne
pas dire une tromperie rouée consistant à confondre avec une
ingénuité cynique et calculée, expression et
représentation.
L'expression
– à commencer par celle du mot-concept « représentation »
– ne représente rien si elle ne renvoie d'image qu'à
l'extérieur, qu'une image extérieure, étrangère et rapportée, si
elle est de remplacement, plaquée à partir d'une réalité
de surface calculée, sans
profondeur ni
épaisseur vécue, sans
expérience réelle de sa
vérité, exprimée par une
forme ou une autre, transitoire
par nature : on ne stabilise pas la vie, fut-elle celle de la
démocratie – pas plus que celle d'une relation amoureuse
inappropriée, utopique ou née d'un malentendu, et encore moins
basée sur un mensonge. Le problème de ces gens-là, au pouvoir pour
très peu de temps encore, est d'avoir cru qu'ils pouvaient seuls
utiliser impunément
des formes transitoires pour prétendre défendre les éternelles,
les stabilisées, les récurrentes, les invariantes anthropologiques.
Le problème est que le
transitoire des formes est réel, lui, dans la vraie vie, enraciné même dans le
déracinement : il n'y a pas de transitoire du vide, le
transitoire est plein de vérité, il en déborde même.
L'utilisation
d'expédients
transitoires, informels, changeants, illisibles, provisoires,
aléatoires, conjoncturels,
arrivistes et opportunistes, bref
de sentiments d'affichage
et de postures théâtrales de composition
et de compromission, de prostitution secrète ou cynique, de trahison
masquée ou ouverte ; l'omerta et le chantage, l'hypocrisie
établie, tout ceci et tellement d'autres bassesses encore, de
pressions et d'oppressions inconnues ou inconnaissables, ont provoqué
une réaction en chaîne
salutaire, un sursaut, un
réveil, une prise de conscience, une rupture qui renvoie
purement et simplement le manque de confiance à son envoyeur tireur
de ficelles et à sa faute professionnelle : à force de tirer
sur la corde de la comédie, nos démocrates de
représentation ont fini par se
montrer tels qu'ils sont : irrécupérables pour la vie, la
vérité ou la justice.
Ils
ont et
sont perdus aujourd'hui, ces mauvais comédiens qui jouent une pièce qui ne les a jamais fait vibrer eux-mêmes, celle d'une vie
dite publique comme on disait d'une fille, à qui
ils ne font que prendre sans
donner, se servant au lieu de servir, avilissant et la vie et leur
fausse république de
Tartuffes. Ils sont perdus
parce qu'ils ne savent pas comment prendre et
comprendre l'incertitude
qui leur est renvoyée, son indétermination formelle
liée à l'incrédulité montante, au dégoût, au mépris, au
manque de respect engendrés par leurs pratiques inacceptables au
moins, criminelles au pire. Ils ne savent comment interpréter le
désamour général, l'indifférence et le lâchage naturels qui ne
leurs sont même plus adressés, mais signifiés
supérieurement, silencieusement.
Les
chaises vides finissent par envahir les institutions les plus assises
dans leurs certitudes de pouvoir,
par
un travail de sape intérieur infiniment supérieur à celui qu'ils
ont eux-même cru pouvoir opérer sournoisement sur la vie la plus
naturelle des gens. Cette
saleté là est la leur d'abord, leur basse œuvre.
Ils
ne savent plus que
dire ni répondre : ils attendent de voir ce qui va se passer,
comme un chien attend des miettes sous la table, espérant un moment
d'inattention pour vider les plats à sa portée. Ils voient toute
cette énergie populaire, cette espérance sociale, ces sentiments
supérieurs et ces idées nouvelles ou renouvelées leur passer sous
le nez sans avoir leur mot à dire, sans pouvoir les voler par un
discours et leur faire rendre
des profits bien privés
au nom de l'intérêt général. Des paroles osent les contredire ou
les ignorer, ce qui est pire, comme s'ils n'étaient plus même
la circonférence du cercle. Tout va aller sans eux, même si ce n'est qu'un moment relatif – c'est
déjà ça, la survie debout contre la couchée
– : le temps que les
gestionnaires de service, ou en clubs, trouvent le moyen de plancher, d'acheter ce
qui se passe avant de pouvoir l'analyser chimiquement et le
contre-faire avec le
génie habituel des faussaires de leur système.
Ces
paroles libres et naïves, mais tellement essentielles
de vérité avec lesquels
seront fabriqués les mensonges de demain. Non, il ne faut pas les
salir : il faut les laisser se perdre dans le sable du désert.
Rien de ce qui est vrai n'est négociable : tout est acceptable
en bloc. Comme un morceau de vie qu'il faut apprendre à respecter,
réapprendre à aimer et à défendre, ce qui est négociable est
faux, truqué, calculé, prévu, plié. Nul ne sait quand ni comment
la vérité passera, mais l'important est qu'elle passe, pas
l'impasse temporaire :
il n'y a pas d'impasse pour la vérité, il n'y a que des passages,
des portes, des relais, des rebonds, des retours, des résurgences,
des rappels de continuité au cœur même des ruptures les plus
profondes, de reflets ondoyants, montaigneux. Les ruptures ne sont que de niveau,
pas de réalité comme le croient les manipulateurs de la com universitaire. Elles
ne sont que de camp ou de champ d'ignorance,
apparence, jeux de lumière naturelle. Celle du jour debout dans sa marche solaire et solitaire.

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