GANDHI" Les réformateurs ne sont-ils pas allés jusqu'à repousser d'innocents symboles asscociés à une pratique condamnable, en dépit de la grande indignation de leurs contemporains ? "
« Pour briser la barrière du langage avec des mots, il faut que vous soyez en orbite autour de votre esprit […] cela peut paraître vain mais j'ai lutté avec ce problème angélique avec au moins autant de discipline que Job. […] Je ne peux pas considérer comme libre un être n'ayant pas le désir de trancher en lui les liens du langage. »
KEROUAC
Quoi
que vous fassiez, vous trouverez toujours, non pas un redoutable bouc
émissaire à persécuter, sous votre tapis, comme dans la
chanson oubliée de Dylan sur la chasse aux sorcières, mais une
sorte de contre-autorité morale de service
remplissant à merveille quelque basse besogne de persécution es
philosophie politique ou morale.
Rouage
bien logé à l'intérieur du cadre huilé de l'anti-système
occidental de révolte de remplacement du même par le même – de
préférence professeur, critique ou journaliste attitré,
prescripteur spécialisé. Sans parler du péché de mensonge par
omission sur la vérité de votre compte.
Sorte
de commissaire culturel occulte aux exécutions
intellectuelles officielles des débordements de la marge tolérée.
Ceux du billard par la bande, des bandes à part, comme
aurait dit Ferré, dans ce sens innocent de l'amour instantané,
si bien chanté
par un Guthrie – loin du Nobel, celui-là – qui se méfiait même
du grand Withman en personne
– et que le show-biz
n'avait
pas même commencé à
entamer
qu'il était déjà parti
loin, un peu comme Jack – pas vraiment stable dans le Système
Établi des assis rimbaldiens.
Il
y a des pensées qui ne nous effleurent pas, parce que d'autres nous
enracinent hors du désir lui-même, au milieu du corps,
chevilles libres, comme
Kerouac le fut dès le début, lui
qui ne fut pas
un « compagnon de
route » – mais
presque à l'opposé,
toujours sur la bonne parallèle sans
jamais collaborer. Comme
quoi la sensibilité ne fait rien à l'affaire : l'obédience
n'est pas essentielle face au cœur – qu'il
soit courage ou charité.
Aucun
collectivisme, avoué ou caché, n'admettra une seule liberté
personnelle de penser ou de ne pas penser, de
conscience, de parole ou de ton au niveau de quelque forme
d'expression que ce soit, d'où cette sorte de convergence
objective conforme des cadres standards de l'être et du faire,
de la forme et du fond,
notamment dans le domaine culturel officiel, ou non-officiel (
– qui n'est que
sous-ensemble de secours ),
dans sa fonction dite et
redite si
nécessaire – de contrôle
filtrant
du spontané, du naturel, de l'humain et surtout du spirituel libre,
non codifié, non affilié, détaché
– fonction
si évidemment nécessaire
que les meilleurs finissent
par y croire.
Tous
les matérialismes mènent à
Rome, dans chaque
forme socialisée de
modèle de
discipline non consentie
d'une
violence fondatrice
quotidienne, contre
toute spiritualité profonde, originale,
unitive, débrayée.
Dans ce sens
l'humanisme le plus
« innocent » est
un fascisme larvé,
l'inverse aussi : la violence y est inévitablement
légale, ritualisée, fêtée au
Colisée, ce primo-Panthéon.
Le pouvoir intellectuel
absolu corrompt absolument.
La
fonction ou le rôle de ces personnages-clés dans la diffusion, la
transmission de l'orthodoxie ou du dogme, dans son rapport
paternaliste-fraternaliste à une désobéissance civile
exceptionnellement autorisée dans sa liberté
contrôlée du moment, se saisit parfaitement dès que l'on songe
au fonctionnement organique du catholicisme par exemple. Tout
le monde sait que ce communisme libertaire-là ou autoritaire-ci, est
aussi éternel que Dieu le Père Ubu. Comme lui, on peut dire qu'il
en connaît un rayon. Un Camus n'aurait certainement pas dit le
contraire, pourquoi manquer le rappeler autant qu'il faudra ?
Peu importe l'ubuesque flacon, n'est-ce pas ?
Ici,
sont aux prises le footballeur – non « le voyou d'Alger »
– mais le mystique de Lowell, avec le boxeur de Windy City, et
l'on se doute bien que la façon d'attaquer du dernier est
essentielle, au moins autant que le bluff et le harcèlement
psychologique qui vont avec. Sauf que l'un haïssait sans haine
l’amphithéâtre flavien et ses 75 000 spectateurs. Niveau
pedigree, tous deux ont leur lettres de noblesse du pauvre,
équivalentes malgré la
presque vingtaine d'années qui les sépare : tous deux à leur
façon hoboes à
la London, l'un pendant la Grande Dépression par
nécessité, l'autre dans les fifties par volonté, même si la
wilderness de l'un est beaucoup plus faite, finalement, de la
jungle des néons mafieux d’un Chicago surréel et
de sa pittoresque inhumanité urbaine que
des
grands espaces sauvages
du Nouveau Mexique ou
de Californie, célébrés au
Tockay d'une spiritualité
populaire impitoyablement
déniée par la moralité
supérieure athée
des critiques new-yorkais les
plus progressistes des
sixties du Nouvel Âge d'or
en barre.
Les
points communs, excepté
qu'il furent aussi poètes,
s'arrêtent là : l'un personnage agréé
d'un
milieux existentialiste-nihiliste
honni de l'autre – en tout cas dans sa
face contre-culturelle de transmission
à l'Amérique nouvelle
gauche branchée d'avant
nouvelle économie à
suivre. L'autre
demeura un personnage secondaire du système – par volonté
farouche et innocence ridiculisée, constamment réitérée,
celle qui voulait "voir Dieu en face". Malgré
sa brutale mise lumière : comme phénomène de foire aux idées
il demeurait condamné à l'incompréhension.
Sans
parler de son alcoolisme populiste honteux comme un nez rouge de
beauf au milieu de la figure de proue de la nouvelle vague beat, de
son diabolique catholicisme de pacotille, sentimental et infantile,
célébrant les bas-fonds dostoïevskiens
de l'âme humaine moderne sans espoir de quelque profit ou de
pouvoir. Sans illusion sur
personne dans le système.
Ni
de son attachement doublement contre-nature à
sa mère : la fidélité familiale étant alors un délit
intellectuel – surtout quand les parents appartenaient
à une basse culture dépassée
par de juvéniles temps dylaniens de consommation et de libertés
transformables en droits de minorités opprimées. Deuxièmement,
quand la reconnaissance du rôle si humain de mère ne doit pas être
maintenu : pour un homme de
cette époque-là, la
puissance sexuelle de création doit passer du monopole de la morale
répressive à l'armée révolutionnaire de l'art le plus subversif.
Affreusement coupable donc, par delà son infantilisation prolongée
et même honteusement revendiquée dans
un sens, du délit de refus
de couper le cordon ombilical
avec « le vieux monde » maternel féminin.
L'un
connut
une
gloire littéraire sans enjeu
idéologique surprenant et
une adaptation
cinématographique apparemment
classique. L'autre
se retrouva célèbre
du jour au lendemain par la
sainte vertu
du New-York Times, et en fut
comme foudroyé
et stérilisé sur place – ce
qui était peut-être le but caché de la manœuvre, puisque
cet oracle de papier le transformait en pape de la révolte beat
alors qu'il n'en fut qu'un marginal de service, pillé et
affublé comme on nomme un fou
du Village.
Hollywood
ne l'intégra
donc que
post-mortem, quasiment un demi-siècle plus tard, si on excepte une
première adaptation
de trahison des « Souterrains »,
assez différente de la seconde,
celle de « Sur la
Route », au niveau de
la forme, toutes deux
seulement liées,
apparemment, aux
temps paradoxaux des
mœurs majoritaires du moment
des minorités intellectuelles
parvenues au
pouvoir.
Tout
cela même si Kerouac fut un
moment fasciné par l'usine à rêves
et ses mirifiques opportunités pour un marginal du système cinéma,
– système qui le fascinait
en soi – il ne fut pas
consacré par
la Machine Mythologique
ante-mortem, contrairement au
système littéraire qui fit quasiment de
lui une sorte star de la
nouvelle gauche bobo le
temps d'un quiproquo utile, avant de le descendre en flamme
par derrière, avec
la tendance spirituelle qu'il incarnait sans réserve.
Le marxisme-léninisme est
immortel, notamment
contre les chrétiens de haut vol.
Le
père de l'un vécut sans doute un exode rural dont on peut supposer
qu'il lui permit de fuir une misère facile à imaginer faute d'en
pouvoir comprendre le vécu. Celui
de l'autre, imprimeur amené à la faillite et à un déclassement
pas forcément plus enviable pour un petit artisan
franc-tireur, transmit de toute
évidence au poète footballeur l'amour
sacré des livres et de l'écriture que celui-ci unifia apparemment
très tôt – à partir des folles et naïves ambitions de jeunesse,
dans la
phase classique de sa vie intellectuelle et artistique, dans un
projet spirituel global, humble et fier à
la fois. Assumant en solitaire solidaire, sans doute jusqu'aux
limites du possible, la ligne tracée de son sillon
en vue d'une reconnaissance culturelle authentique qui vint trop
tard, trop grossièrement et de manière tout à fait ambiguë et
dénaturée par les enjeux
idéologiques – qu'il perturbait en toute innocence
volontaire.
Mais
si la quête de l'un était une sorte d'abandon non consenti à un
réel scandaleusement mauvais et malade, sale et absurde, n'appelant
qu'aux révoltes théoriques ou politiques primaires et secondaires
de pouvoir, le chrétien-bouddhiste, lui, mena sa quête au-delà
du réel et de ses
apparences, cherchant le moyeu perdu
d'un monde désaxé, pour un rééquilibrage spirituel
héroïque et libérateur des
misères d'un
matérialisme totalitaire
mou, dans un esprit
démocratique ouvert au peuple d'abord, dont il ne cessa de célébrer
les vertus refusées par un système de domination romaine modernisée
en position permanente de trahison des meilleurs principes au nom
duquel les meilleurs crurent pouvoir se justifier de le défendre –
au nom d'un idéalisme pragmatique de
façade.
Idéalisme
du travail, de la famille, de l'aventure, de l'écriture, de la
spiritualité – autant sans doute de directions de vie quotidienne
et supérieure que le boxeur-poète trop
contraint dans son ring
dialectique ne pouvait
comprendre, méconnaissant l'immense culture classique et moderne du
gamin de Lowell aux prises éternelles avec le joyeux mal
ordinaire du monde ouvrier
canuck, ou d'immigration autre – notamment grecque – si bien
montré dans « Docteur Sax ». Incompréhension
transformant tout naturellement Kerouac en sorte d'imposteur
irrévérencieux et je-m’en-foutiste à la mode face à un système
pourtant rejeté par ailleurs dans ses bas-étages.
Mais
il y a plus, évidemment, en lien avec ce qui est signalé plus haut
en ouverture quant
aux orthodoxies culturelles de conservation et de rénovation
maintenant le peuple dans les limites utiles d'un système
de gestion du « bien-être » de la ressource humaine.
Dans la violence culturelle de son cadre officiel ou de rechange, ses
diverses normalisations de confort et de rendement se montrent
parfois des plus castratrices et obscurantistes.
Pendant
que l'un, dans son anti-systémisme intégré
– à la Zola, si on veut – cherchait un compte-rendu scientifique
noir sur blanc d'un
bonheur à construire sur l'illusion collective d'une sortie des
cercles vicieux plus souvent criminels qu'à leur tour, que nous
subirons tous jusqu'à la fin du cirque romain
– l'autre voulait de tout
son être une écriture idéale
et spirituelle de la vie et de la réalité de sa force, de sa grâce,
et de ses douloureuses et patientes défaites
libératrices.
Mais
où est le problème ?
Où a t-il jamais été? Sinon dans
le divorce intéressé
de
l'incompatibilité théorique de démarches en concurrence supposée
pour le pouvoir intellectuel sur la jeunesse qui levait
à l'aube des sixties – appuyée par ailleurs par un Huxley ou un
Krishnamurti extra-lucides, notamment ? Il
est clair que la recherche de ce pouvoir demeura
étrangère à l'esprit de Kerouac, à sa poésie, à sa nouvelle
chevalerie spirituelle – dont
la politique intellectuelle en place fit opportunément un mot
d'ordre de masse pour une jeunesse privée de repères par la guerre
et la menace atomique. Et la mécanique hédoniste
s'enclencha, fonctionnant
à plein sur les refoulements, jusqu'au cœur du naufrage narcotique
terminal.
Quand
l'un respectait absolument la vie – jusque dans ses manifestation
les plus puérilement naïves ou purement innocentes – selon le
côté du verre observé – l'autre
dans la militance utilitariste d'un combat social politisé,
annexant d'office toute culture libre et aérée des
miasmes du spectacle de cirque psychologique et des jeux de rôles de
l'arène intellectuelle de référence,
n'était qu'à la recherche du fantôme de la vraie vie, celle des
gens hors catégorie socio-professionnelle,
comme l'entomologiste
de service épingle des ailes éteintes ou
le naturaliste empaille l'oiseau-chanteur tout de près de
l'oiseau-mouche sur la
planche.
Kerouac
était si près de l'oiseau-chanteur sur son fil à la
Léonard Cohen – chanteur de blues – si
près de Charly Bird – son héros de couleur spirituelle
– qu'il fallait d'abord la sanction du coup de fusil de
chasseur de têtes de vérité objective pour croire faire taire un
chant dissonant libérateur,
si près du
peuple buissonnier
déjà disparaissant dans les brumes évanescentes
de la Grande Dépression servant de paysage de référence à
la mémoire vive
des leçons vécues
dans la jeunesse si tôt éveillée
d'un Kerouac à son plus haut
– comme dans « Mexico-City Blues ». Jass
impro. Si près – qu'il
sonnait étranger,
comme Camus, bien sûr ! Le Canuck et le Pied-Noir.
Kerouac
a fait très peu de littérature, finalement, très peu
d'existentialisme aussi, mais beaucoup témoigné pour tous, sans
beaucoup d'exception, lui qui célébra le clochard américain –
non dans le mythe américain
mais dans la réalité du vécu mythifié, ce qui est très différent
– on peut même dire transcendé à
la manière de ces
errants éternels, non
d'une consommation
de surface de cette errance, mais de Dieu, sorte de judéité
universelle de son aventure
intérieure ou de quête de hèros-moines éternels d'un Orient ou
d'une Celtie de force et spiritualité d'exception, dont
un « extrémisme » ramolli
et démagogue fit son fiel
soixante-huitard.
Pourquoi
la vérité nue des gens ordinaires de la démocratie
américaine aurait-elle due demeurer cachée ou être amendée et
alignée sur les principes utilitaristes d'un puritanisme
exterminateur ? Ce qu'on ne lui pardonna pas fut d'abord
d'avoir tant témoigné sans juger sur cette vérité cachée
de gens. Gens ordinaires qu'il aimait et admirait si simplement, que
le meilleur, réduit au silence, de l'Amérique a
toujours reconnu, mais sans pouvoir vraiment le dire ou le chanter
ouvertement – avec l'ivresse joyeuse et libre qui va avec,
malgré toute la pub des voyagistes. Sa revanche est d'être
éternellement aimé, toutes générations et illusions
confondues, à travers le temps et les livres.
La
résurrection dostoïevskienne qu'il transmit le fait se relever des
morts, du Souterrain, lui, le un peu tôt et vite porté
disparu au champ d'horreur de
la vraie vie, enterré sous le premier tas de fumier venu, recouvert
des médailles en chocolat d'une modernité branchée, de fausse
monnaie humaniste. Face à un oublié des gens, figé dans ses
annales à la 1984, au fond du bunker de la pensée occidentale
conforme en voie de suicide collectif final.
« La prose de Kerouac n'est pas de la prose, c'est de l'auto-indulgence. » Nelson Algren, 1964.« Je n'écris pas des romans, j'écris des LIIIIVRES, des LIIIIVRES ». Kerouac

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