MEDUSA :
LITTÉRAIRES DE TOUS LES PAYS
Contre l'enchantement de la corruption
Le
littéraire c'est peut-être de la littérature, mais pas
forcément l'inverse : l'écriture n'a rien à voir avec une
discipline de sciences humaines ou artistique normalisée, si proche
soit-elle par moments de celles-ci – auxquelles il semble naturel
et logique de tout ramener pour la pure praticité d'un classement
arbitraire, mais précis comme une fiche anthropométrique. Il est
bien plus que tout ça, que ces ingrédients de basse-cuisine ou de
haute couture.
Tout
ce qui est écrit est forcément littéraire – y compris le
scientifique, le juridique, l'intime, le témoignage ou le
journalistique. L'écriture est l'expression d'un style personnel ou
professionnel, lui-même expression de quelqu'un et de son milieu
d'origine, d'appartenance ou de prédilection.
On
voit bien l'autonomie et même la liberté du littéraire, parfois,
par rapport à tout cadre spatio-temporel, et combien il touche plus
encore au spirituel qu'au prétendument politique – qui ne fait que
résumer une situation par rapport à un pouvoir, plus
intellectuel ou psychologique qu'autre chose, au sens bourdieusien,
si on veut. Autre manière de classer l'inclassable écriture. En
tant qu'expression d'un milieu situé, on voit bien l'objectif
purement dialectique du classement. Il y a tellement de choses
au dessus du pouvoir que ce classement finit dans le ridicule.
La
littérature « blanche », elle, raconte une histoire
originale et divertissante avec un alibi culturel central
intégré, vendue à un public en vertu d'une demande calibrée en un
genre ou anti-genre (…), et « la noire », elle – si
libre hier – finit par la rejoindre, une fois connu un certain
coefficient de rentabilité : tout est assimilable avec le temps
et une forme adaptée d'intégration. Histoire fabriquée la
plupart du temps à partir de quelque sujet-centre d'intérêt,
événement historique, obsession de l'époque ou mode
intellectuelle. Ce sont, comme au cinéma, « des événements
n'ayant pas de rapport avec quelque réalité existante », sauf
qu'au cinéma, en général c'est faux, pour préserver une distance
de sécurité : ici, la plupart du temps, c'est vrai .
La
plupart du temps, nous sommes dans des jeux de l'esprit,
ressort psychologique ou l'imagination mécanisée plus ou moins
débridée ou ordonnée, selon les goûts – la plupart du temps
romanesques. Le roman – surtout moderne – parle d'une
chose en en disant le moins possible avec le plus de mots possibles
dans une sorte de monologue dialogué, distribué, ressassant idées
ou sensations standards selon des recettes éprouvée ou innovantes
(découpages, mises en scènes,
chronologies, éclairages, sonorités, décors, époques,
arrière-plans, personnages... )
On
imagine guère un Hugo, un Balzac ou un Zola parlant d'une chose sans
intérêt pour l'humanité entière ; on voit bien le peu
d'intérêt que celle-ci suscite, par contre, dans le roman
contemporain, où l'ego psychologique est roi en son miroir, dans son
mouroir viral, intellectuel ou sentimental.
S'il
en est ainsi, c'est que le littéraire est mort. Sur son cadavre
danse toute une sous-humanité de haut du pavé ou du panier de
révolutions « sociétales » aux mœurs les plus absurdes
ou abjectes. Le journalisme global et voyeur a investi
d'aristocratiques demeures, des propriétés bien cossues, mais aussi
des havres d'harmonie et de paix, des refuges en altitude ou de
chasse, des temples de sagesse, confondant dans une même
haine et jalousie palais de papier bible ou pas, doré sur tranche, et
bouteilles à la mer, au message jauni ou mangé, écrit avec du sang
ou des larmes, défiant le temps, l'espace et les pouvoirs. Refondant
le tout dans une culture ou contre-culture de masse, de
prêt-à-consommer, pré-vendue par tous le médias du monde
mondialisé, avec étiquette démocratique en bandoulière de
couverture.
C'est
que le littéraire, cet affreux privilégié, cet horrible élitiste,
avait des exigences, une morale, un style, une forme et un
fond, une valeur humaine – qualité sans rapport avec un certain
conformisme humaniste – dont l'universalité ne faisait pas débat :
son évidence était parfaitement partagée, non par pure
soumission, mais par respect pour un travail d'ensemble et
surtout pour son sens. Respect venu d'un peuple cultivé – non d'un
lectorat fabriqué – peuple comme celui qui enterra Hugo et bien d'autres,
sans que journalistes ou gouvernement aient eu besoin de
mobiliser officiellement
qui que ce soit pour
une journée.
La
culture d'un peuple n'est pas culture populaire en soi, sans plus.
C'est une culture qui reconnaît et rend populaire le travail des
meilleurs – c'est à dire d'élites ouvertes – non d'élites nommées ou renommées, mais celles dans lesquelles
chacun peut se reconnaître, sans qu'elles soient forcément
reconnues officiellement. Même et surtout si cette première
reconnaissance force la seconde avec le temps, ou pour un temps
consenti. De quelque origine qu'elles soient, ces vraies
élites naturelles : le cœur est ligne droite dans
un monde fourbe.
Le
peuple cultivé avait ses valeurs « classe moyenne »
hors classes, du temps où il y avait un peuple ni pauvre ni riche,
mais d'une culture partagée par consentement mutuel spontané
vers un idéal de vie plus libre ou meilleure. Et un certain
littéraire servait et conservait d'une certaine façon, avant le
divorce de la modernité, un héritage supérieur
incontestable, tout entier fait de vérités et d'excellences
ordinaires et extraordinaires. L'ouverture à ces élites et leur
ouverture concernait tout ce qui avait qualité. C'est cette
qualité qui faisait la gloire des « ventes » et non
l'inverse.
La
qualité du littéraire ne venait pas de la conformité ou
non-conformité à un genre dans le laborieux perfectionnement de son
adéquation à une définition intellectuelle ou conventionnelle,
elle venait de l'écriture authentique et de celui qui tenait la
plume, racontant son histoire ou celle d'un autre dans une sorte de
témoignage de vie, de pensée ou de spiritualité – et plutôt,
pour les meilleurs, pour l'éternité que pour la gloire
temporelle ou l'argent d'abord.
Cette
qualité n'avait rien de spécifiquement urbaine ou située :
elle fonctionnait plutôt à l'universalité qu'à la
mondialisation. Elle n'avait pas encore été fragmentée en écoles
ou en chapelles, conservées en mouvements ou périodes.
Elle n'était pas encore un théâtre d'opérations, historicisé,
sociologisé, mis en scène avec ses jeux de rôles et ses masques
antiques remis au goût du grand
jour moderne, avec ses
« coming out » domestico-spectaculaires, ses héros et
anti-héros de faits divers ritualisés, ses bandits de petits
chemins désinfectés.
La
qualité venait de la meilleure façon de raconter – c'était
tout, et parfaitement suffisant : la morale de l'histoire ou
sa poésie, chacun était assez grand pour l'apprécier
lui-même, sans le secours d'un prescripteur para-scolaire ou
d'accompagnateur propagandiste, dont la tâche est de tordre ce qui
est dit dans le sens du vent ou de l'histoire. C'est que l'école
n'était pas encore obligatoire jusqu'à 16 ans : l'école
mutuelle -- celle de la vraie vie -- n'avait donc pas été empêchée et interdite.
L'intelligence
était libre de se former sans se formater, sans se conformer :
le littéraire était libre comme l'air, dans un sens ; libre de
beaucoup de mouvements – aujourd'hui entravés par le formalisme
des pensées uniques ou techniques – des deux côtés du manche –
conditionnement que dénonçait déjà Céline – mais dénonciation
que reprirent aussi, salement, certains marxistes contre les
non-conformes à la ligne de révolte anti-scolaire du dogme
totalitaire moderne de rédemption collective.
Ce
ne sont pas les bourgeois qui ont détruit le littéraire, ce sont
les révolutions prétendument scientifiques. Ces révolutions qui
n'ont aujourd'hui à leur « bouche d'ombre » hugolienne
que le terme de « récit »,
comme on re-composerait et
poserait
des dessous sur un
squelette, lui redonnant
apparence de sexe, après l'avoir décharné et neutralisé,
à la chaux vive -- en
social-individu.
Les
nazis en leurs camps d'horreurs
ne firent pas mieux. Il faut bien, en guise de mouche, quelque saupoudrage poétique, à ce
froid discours de docteur social-matérialiste
à la Mengele,
il faut un peu de cuisse à ce cadavre, comme pour un vin trafiqué : le bouquet
final étant très proche de celui qui s'élève en
vaine colonne d'un tombeau
égyptien violé par des barbares à binocle et barbichette à la
Freud and Co.
La poussière de vie est un peu sèche à la gorge de ces employés
de musée, caquettes
barrées de mystérieuses runes.
Une fois la
personne humaine pleine et entière
disparue des radars littéraires, les rats envahissent le navire. La
Méduse nous médusera encore
longtemps avant que ne renaisse de ses cendres et de celles du monde, le dieu égyptien de
ce qui est.

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