On a chacun sa trajectoire. On essaie de la changer sans pouvoir le vouloir vraiment. On la fait dévier, cette déviation la rend unique, quand elle réussit. Faite de ce qu’on a été et de ce qu’on aurait pu être, sans être totalement ce qu’on est, parce qu’on n’est rien totalement.
Krishnamurti disait qu’on est fragmentés.
Mélange, dénaturé le plus souvent, mille nuances autour d’une dominante de gris faisant sa qualité dégradée autour d’une proximité de nature perdue, fantomatique membre ambiant d’estampe japonaise intérieure.
Ce qui compte, la foi, vérité prémoderne, intention et volonté liées par une conscience sensible de soi confiante en sa nature située. Seul changement possible, retour éternel à ce qui ne peut changer et revient à soi, loin des narcissismes implantés, soi d’avant conditionnement, celui de l’enfance autonome. Mais le malheur la déracine pour toi.
Défi d’être soi dans un monde fait pour le nier et l’exploiter, extraordinairement difficile et heureux à la fois au quotidien, selon le côté où la barque balance, penchant l’instant d’une vie.
Les choses se corsent dans les relations, ceux qu’on aime par devoir ou par désir, leur mélange plus ou moins nuancé, domestique et sauvage.
L’un et l’autre dans l’autre qu’on aime, conditionnés par la navigation, flottement à quai ou ballotté par l’entourage aux deux pôles, clivés ou harmonisés. Faisceaux de forces favorables ou contraires, on navigue à vue en vue d’un cap possible, selon les vents aveugles et manipulés auxquels, quoi qu’on fasse, on appartient. Mare nostrum du bateau ivre.
La situation exige une stabilité ondoyante à la Montaigne, peu commune à l’intérieur de sortes de cadres ouverts, mais rigides, écluses rimbaldiennes antiques des tragédies psychiques, le soi sur ses propres équilibres et expériences des limites a besoin de s’étayer sans fin.
L’intuition donne toujours le ton, fidèle sans contrôle de soi. À la condition extraordinairement difficile de ne pas en faire un système à l’intérieur du système dont on sait qu’on ne peut pas sortir vivant faute de soi possible de chacun pour chacun.
Le chacun pour tous, sans doute le plus grand mal social, compte tenu de l’esclavage établi, le plus profond, compte tenu de chaque barque, de l’armée de barques enchaînées, de galères couvrant l’horizon bouché de nuit. Moutons de Panurge à la dérive, cargaison éventrées de ventres gonflés d’espoir collectif sans risque.
Tous ont abandonné le navire, radeau de la Méduse faisant de chacun un monstre cloné contre soi, qui ne se reconnaît pas, mis aux enchères. La survie dans le temps historique universel, réalité relative effrayante, fuite en avant sans fin. Se voulant, se vendant remotivée, réussite exemplaire auquel personne ne croit vraiment.
Morituri te salutant Ô Caesar. L’honneur gladiateur, l’énergie des esclaves disait Léonard Cohen. Césarienne absolue d’un côté, mise en croix spartakiste à perte de vue de l’autre. La guerre comme solution finale rituelle, fête noire de l’anéantissement collectif, grand feu centrale du progrès. Toutes ces vies pour rien. Bernanos avait raison, plus qu’à entrer dans la mort comme on pénètre une fille, soulagé de son poids mort.
Le rêve de liberté s’éloigne comme le malheur responsable de tous les maux. La servitude volontaire dont parlait La Boétie, toute aussi involontaire, l’âme d’une enfance entravée et dépravée par l’éducation inflexible au système d’une morale de la soumission et du sacrifice inutile utile. Ne reste que le mal indéfectible de vivre, que l’addiction voudrait masquer l’instant d’un oubli inutile lui aussi. La fin de la pensée close tournant autour de son désaxement réclame des extases sans espoir, interdites, incriminées, maudites, des sorties sans issue. Une impossible solution de continuité. Et tout s’arrête un jour, le monde ne tourne plus autour du soleil, il tourne mal.
Les conditions du choix prévalent sur le refus nécessaire et possible, l’anéantissant comme une maladie juvénile mortelle . L’instant libérateur demeure inutile, dans le temps sensé le contenir, ce qu’il fait, effectivement, sans limite, son pouvoir éternel de détruire les limites du vivable et de la mesure humaine. Le temps devenu désordre suprême, déroulant les logiques de mort symétriques de sa folie scientifique.
Le mal, légal ou illégal, devenu seul bien durable et vivable, la conscience, un combat sans fin, perdu d’avance. Le tragique donne à sa dignité un goût de vérité ramenant au destin collectif oublié.
La guerre seule défait un temps, illusoirement, ironiquement, le sort, avant de décupler son retour fatal aux naissances de compensation, comme une malédiction éternelle. Rien ne change jamais du mal radical. Ses causes, trop profondes, sommeillent encore à poings fermés dans nos illusions perdues comme des bébés parfaits. Il aurait fallu réparer dès le début, un début de paix sabotée, humiliée, violée, que les crimes et massacres empilés vertigineusement n’épuisent pas.
Le tragique donne à l’amour de ce qu’il exprime, un espoir naufragé cherchant une île spirituelle où accoster comme un sperme épuisé de danse. Le Christ, vaincu provisoirement, relaie Spartacus, double jeu de l’âme, double lame, de fond et d’acier.
Si ce n’est pas, mourant de soif, une confession intérieure libre au dieu solaire, que la mort, ouverte en ultime jardin de lumière, permet seule d’exprimer dans le désert blanc du présent.
La vérité, tombe blanche, aveuglante comme un crime.
La vie, la personne enceinte innocente venue l’habiter le temps d’une décomposition éternelle.
Art de vivre la vie d’un art spécial.
Stoïcisme contraint de liberté provisoire, Montaigne le viril non violent le voulait fantaisiste et jouissif dans ses rails ferrailleurs, défendant femme fidèle et courtisane de bon aloi alors, justice sans bois mort.
Accepté comme issue vaginale douce, inconnue japonaise scandaleuse, caresse finale, couteau-soleil apaisant pour vieux romain rebelle, sang menstruel mental, sentimental, répandant ses filaments lunaires dans le bain de jouvence parfumé de la Mort, opium d’une réalité ultime, biologique cordon ombilical tranché rebranché. Retour au ventre de la vie. Plus rien d’autre.
Socrate empoisonné, gisant pas loin, mais loin d’ici : l’institution retourne à l’institution en choc de bille d’acier. Retour mécanique à l’envoyeur. Pourquoi courtiser une putain sanglante ? Demandant sa tête sur un plateau vertueux pour avoir été dédaignée, à sa juste valeur.
La non-violence n’a nul besoin de discours, de prêtres, de juges ou de sages, ou de philosophes. Non-scientifique elle est le message le plus violent d’une paix animale à part, connectée, silence qui réduit le mal, l’ignorant, l’étouffant de paix heureuse dans les brisants, indifférente aux hurlements de rage et de guerre., des crimes et trahisons, aux cris et chuchotements des cachots industriels ou archaïques de l’âme.
Les Fils du Vent et de l’espace seuls connaissent la liberté sauvage horizontale exilée, persécutée, céleste assumée, le beau romantisme suicidaire de ceux du Ciel est une guerre inutile au mal absolu des temps. Eux seuls savent encore le tuer en tribus.
L’amour est une trajectoire séparée, tranchée, qui unit, nue, fière, belle, détachée, désolidarisée, indifférente, passionnée, camusienne dans son étrange chute, pas un fanatisme culturel ou logique de développement personnel.
Celle du soi au jour de l’ombre du moi le plus normal et humain. Dévoilée, statue antique, maculée de haine et de crachats, rayonnante sur la tombe de la vérité, bombe de beauté. Démembrée et brisée, un morceau d’épaule suffit à la renaissance de sa forme fantôme traversant le temps vaincu comme une rue perdue, recouverte de sable atomique.
L’art seul est amour, aimant sans combat. Recréant la trajectoire d’une forme personnelle retrouvée pour d’anciens et nouveaux vivants sans yeux. Chacun, chacune dans sa déviation unique et douloureuse. Lui, seul, réunit face à l’apartheid sophistiqué des maîtres du jeu, un instant de soi fugitif dans le jour qui tombe sur une tombe blanche nue, os de vie préhistorique travaillé artisanalement comme un bois flotté. Passeur de la vision de R.
L’art d’être soi, squelette de vraie vie où la chair repose et dépose un moment son épuisant et fulgurant voyage d’instant vital, sa forme, le message, sa grossesse, sa surface profonde, féconde, gouffre émouvant, mouvant comme un sablier déjà retourné aux origines, souriant au moi d’emprunt, à son amusant décalage existentiel, tragique léger, partagé sans issue.
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