« (…)
les tranchées de première ligne appelées Bingo Crépuscule (...)
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Rappel
substantiel :
1914. Son
encre de sang est indélébile, antidatée, comme sa mémoire
réglée, par delà toute réécriture, toute "correction"
historique, mais ici la souffrance ne souffre "d'idéalisation"
dans aucun sens, sa reconnaissance est muette, apatride et
apolitique, asexuée et "a-raciale", an-historique et
intempestive, intemporelle, a-religieuse, "anarchiste" au
sens positif et naturel a-systémique. Ce ne peut être que le
contraire exact de l'abstraction qui la fabrique et qui n'a,
strictement, jamais rien eu de particulièrement viril et encore
moins de précisément humain, rien que du bas idéel, loin de
toute fraternité sensible, sensuelle supérieures.
***
« Une femme pleura, puis d'autres, puis toutes... C'était un hommage de larmes (…) et c'est seulement en les voyant pleurer que nous comprîmes combien nous avions souffert. Un triste orgueil vint aux plus frustres. (…) une étrange fierté aux yeux. (…) La musique sonore nous saoulait, semblant nous emporter dans un dimanche de fêtes ; on avançait, l'ardeur aux reins, opposant à ces larmes notre orgueil de mâles vainqueurs.Allons, il y aura toujours des guerres, toujours, toujours..." R. Dorgelès, les Croix de bois.
***
L'ampleur de la
souffrance de 14 côté caché, côté femmes, aurait
provoqué, plus ou moins amalgamée avec des sentiments dirigés
par les idéologies, une sorte d'insensibilisation aux hommes,
réflexe de défense inconscient personnel et conscient familial à
la fois, indifférence post-traumatique de type isolationniste ou
sécessionniste dans leur sournoise assimilation, consciente ou pas,
des hommes à l'ennemi plus ou moins intime et « public ».
Autant que dans les sournoises conséquences de l'attitude
protectrice masculine cachant sa propre souffrance dans une fausse
fierté fabriquée après-coup par d'autres qu'eux-mêmes.
Souffrance on ne peut
plus réelle et peut-être impossible à estimer : certains
sentiments sont-ils estimables ? S'il avait fallu estimer un
quelconque préjudice moral fait au peuple des gens,
une révolution aurait été accomplie de fait, que la « cérémonie
du souvenir » permit d'éviter sans rien payer de la dette
insolvable. Et pourtant, comme à chaque fois, le sens du mot
humanité aurait dû être inversé ou plutôt redressé au
profit du peuple, des peuples. Il n'en fut que plus tordu encore,
pour on ne sait combien de décennies ou de siècles : depuis la
Chevalerie vraie, le peuple n'a plus jamais été qu'un moyen
infini, au sens instrumental
strict, dans
sa patience quasi-féminine.
Ce
n'est pas le peuple, d'ailleurs, qu'il eut fallu sacraliser
une fois pour toutes pour solder la créance de sang de
14, permettant ainsi de ne plus jamais recommencer, de
préserver de vraies valeurs de paix, c'est quelques unes de ses
vertus qui valent bien ces
« meilleures » intelligences qui les employèrent au
grand suicide collectif d'une civilisation de plus de 1000 ans. Mais
ce fut le contraire qui fut décidé : la folie collective
d'années de délire vitaliste compensatoire réorienté.
Celle du début d'une autre histoire, dite moderne.
Mais la souffrance
féminine était fissurée et insinuée par les subtilités –
égoïstes ou altruistes, quelle différence ? – d'une
trahison immense, réelle ou imaginaire. Ressentis et sans doute
ressentiments latents et durables, transmissibles dans
le secret des relations mère-fille,
et peut-être superposables aux conditionnements éthico-religieux
amalgamant dans l'imaginaire féminin de haut en bas des couches
dites « sociales », sexe – et en particulier masculin
– et mal, violence, crime, subversion, anti-socialité, sadisme,
satanisme
(…) face à une civilisation bourgeoise
triomphante, basée
sur le sacrifice dit pulsionnel, –
qui est aussi, ni plus ni moins que celui du peuple – ,
pour reprendre un terme freudien consacré,
mais aussi et peut-être
encore plus sentimental.
Domaine hors champ
s'il en est un, ou plutôt
domaine exclusif de sous-main,
jusque là réservé à une
Église qui n'avait pu s'empêcher de bénir
les canons du suicide.
« Tout ce qui est essentiel est ainsi (…) déjà là : le dépassement de la violence par transmission du pouvoir à une unité plus grande qui se maintient grâce à des liens sentimentaux assurant la cohésion de ses membres. (…) Les lois de cette association déterminent alors à quelle part de sa liberté personnelle l'individu doit renoncer, lorsqu'il s'agit d'exercer sa force sous une forme violente, afin de rendre possible une vie commune dans la sécurité. Mais un tel état de tranquillité n'est imaginable qu'en théorie ; dans la réalité, la situation se complique du fait que, dès le départ, la communauté rassemble des éléments dont la puissance est inégale, hommes et femmes, parents et enfants, et bientôt, à la suite de guerres et d'assujettissements, vainqueurs et vaincus, qui se transforment en maîtres et esclaves. » S. Freud, « Pourquoi la guerre ? », Lettre à Einstein.
Pour
le père de la psychanalyse, tout – et d'abord les rapports
familiaux – est simple et se réduit à de purs rapports de
forces que des sentiments unifiés valident et que la loi
légitime selon les dominations du moment.
Les
femmes, idéologiquement, à un moment historique favorable au
renversement de ce rapport, ont donc supposé en 14 , si on suit
cette logique, à partir de la tentation alternative du
système de production et de consommation naissant, n'avoir été
jusque là, que dans une condition exclusive de vaincues en
soi, d'oubliées de la jouissance de tout pouvoir dans le
système. Les rapports amoureux et familiaux ne sont, pour Freud, que
des rapports d'extériorité pure finalement, que les produits
« marxistes » des conditions de vie extérieure,
modifiables selon la météo de l'époque et des opportunités
définissant identités et sentiments de soi et à soi en
phase avec les réalités du monde historique moderne.
Le
système de ces conditions est donc intervenu auprès de
femmes seules, objectivement délaissées à un niveau
supposé de dignité intérieure, dans un besoin matériel
grandissant et un besoin de reconnaissance amplifié par la
souffrance et l'humiliation de la perte-abandon globale subie, ou
celle concrète de l'autre, provisoire ou pas, réelle ou
pas, ; avec le sentiment d'une revanche sociale à prendre, et
de faire leurs preuves, provisoirement encouragée par le besoin
industriel de guerre, puis de l'inévitable
reconstruction-remplacement.
D'anciens
sentiments périmés ont été remplacés par d'autres, de
compensation, permettant « idéalement » d'oublier
et réparer, de prendre un nouveau départ autonome
dans la survie des temps et pour la charge éventuelle restante d'une
famille, tout en étant reconnu et auréolé d'une certaine
gloire d'utilité sociale et patriotique parallèle, avec la
possibilité d'un statut nouveau meilleur, permettant certains
transferts de sentiments de satisfaction, de pouvoir
responsable et d'amour social, par delà l'intime familial
en souffrance ou déraciné.
Possibilité
leur a été donnée de sortir en vainqueurs retournés d'une
situation de désastre intérieur par ouverture extérieure
de et à la guerre elle-même, mais qui constitue aussi une négation
pure et simple de leurs vrais vécu et
besoins, eux-mêmes d'abord niés par le système. Les anciens
sentiments du vieux monde, fossoyés subtilement et en douceur
après la brutalité des recouvrements de ceux des hommes.
On
ne peut nier l'horreur
de certaines réalités vécues par les femmes. De
l'avoir ignoré, le pire est venu : consumérismes et fascismes,
notamment, en Allemagne. Elles
ne permettent pas pour autant de réduire
d'autres
vérités, évidentes et
vérifiables au quotidien depuis 14. On ne défait pas la
confiance du monde
par quelques idées théoriques, il y faut du temps et surtout un
malheur construit et transmis,
réclamant au mieux réparation, au pire vengeance, comme
une veuve noire
mafieuse organise le crime de ses enfants.
Il
y faut même, pour être sûr de son coup, plusieurs malheurs
culturels bien établis, bien
douloureux, bien gravés dans la chair comme au fer rouge, comme pour
imprimer l'illusion du monopole
de ce malheur global en forme
d'injustice personnelle.
Il faut inoculer lentement,
cruellement, un sentiment victimaire
longtemps inavoué, et
le laisser mûrir à
l'ombre des haines rentrées interdites et inédites, comme
le fascisme inocule la peste émotionnelle
à cette même douleur de culture
pour la manipuler, comme disait W. Reich, sachant parfaitement
de quoi il parlait.
Vous
avez dit fascisme ? L'illusion,
comme la vérité, demande d'abord un chose : qu'on y croie,
précisément là où
la propagande entre en jeu. Exactement
là où ça fait mal. Là où
la « viande » a été bien attendrie, fragilisée,
humiliée par une blessure ignoble.
Et que de cette blessure lève la belle fleur du mal,
si chère aux maudits des catacombes catholiques, des deux côtés de
leur très Sainte Inquisition. De Baudelaire à Céline... Nos frères
de France !
On
ne peut conclure de tout ça, concernant les hommes de 14, que les
horreurs sans nom qu'ils vécurent leur furent faciles et légères
parce qu'ils exerçaient un soit-disant pouvoir sexuel, domestique,
familial ou politique une fois revenus à la vie dite civile et
à des temps dits de paix.
Eux d'abord
furent si profondément
marqués qu'ils ne
furent sans doute plus jamais, non plus, comme avant, et
ressentant dans leur for intérieur le plus secret la double
trahison, la double castration : celle de la mère dite patrie
libérée et celle de la femme presque déjà dite libérée.
De
leur sacrifice total rien ne fut retenu, apparemment et dans le sens
induit des remarques sur l'attitude féminine générale
– celle qui fait la
loi-pivot
tacite –, ni d'un côté ni de l'autre. Traumatisme de la guerre
plus double trahison diffuse, larvée. Terriblement
larvée, si on veut même, quand on pense au enfants poussés
sans eux, et qui désormais ne
se laisseraient plus guider que par des « intérêts »
mutilés et illusoires, calqués
sur ceux du « mouvement » des femmes pour un nouveau
segment de marché à
ouvrir sur les ruines de l'ancien monde.
Celui
de pères défaits et déchus, d'hommes
désaxés ne pouvant plus chercher d'issue que dans une folie
collective de rigueur ou
une autre de plus : nationalisme, internationalisme, anarchisme
primaire,
étatisme, fanatisme,
nihilisme, sexualisme,
puritanisme, affairisme,
mafia, drogues ou alcoolisme (…) Bref, tout ce qu'on appela avec
une joyeuse humeur de compensation forcée,
comme le sourire, les Années Folles, récupérant
cette pathologie de masse
latente pour dynamiser
le nouveau monde de la
consommation à
venir.
« La production de masse appelait son corollaire l'individu sériel mêlant son héritage national aux autres espèces commercialisées. En se définissant lui-même, et ses désirs, à travers les marchandises de la production capitaliste, le travailleur serait implicitement conduit à accepter les fondements de la vie industrielle moderne. En substituant la notion de « masse » à celle de « classe », les hommes d'affaires cherchaient à forger un individu qui pourrait projeter ses besoins et frustrations sur la consommation des choses plutôt que sur la qualité et le contenu de son existence et de son travail. (…) L'idée que la publicité façonnait un caractère national homogène était assimilée dans le monde du commerce à un courant de civilisation dont les effets culturels seraient comparables à ceux des grandes époques qui ont fait date dans l'histoire. (…) » S. Ewen
Quant aux guerres, ces guerres dont Dorgelès nous prévient déjà,
après 14, qu'elles dureront toujours et grandiront donc
dans leur fonctionnalité propre et orgastique, n'est-ce
pas aussi à cause de ce simiesque sentiment d'admiration des
sacrifiés, transcendé par l'uniformité de la
soumission, pour « le mâle vainqueur », qui fait guenon
petite-bourgeoise une paysanne naturelle, sentiment trouble béni
et baptisé de larmes refoulées, enfin
jaillissantes, mais peut être, hélas, déjà plus de nerfs malades
que de compassion asexuée.
Infantile et inconsciente reine d'un jeu de massacre qui lui
échappera toujours, tendant des lèvres humides, mais déjà
stérilisées, aux sous-chevaliers de la Mort en guenilles
souillées, ces fiers vampires émotionnels involontaires manipulés
jusqu'à l'os par les Sacrificateurs Officiels ?
Ne vaut-il pas mieux, « au bout de la nuit », ne pas
sortir du religieux, que ces retours de manivelle séculière
de masse et leur sous-mystique inflige, maintenant cycliquement,
aux sécularisés de frais ou de longue date de tous poils –
jusqu'aux ultra-modernes cliques terroristes pointant à l'aube
crépusculaire d'un siècle qui s'annonce d'ores et déjà plus
innommable encore que le vingtième ? Qu'auront apporté les
religiosités séculières de remplacement sinon le chaos
et l'apocalypse de masses désaxées, sinon l'institution du
pouvoir caché de nouveaux Sacrificateurs plus sadiques encore
que les anciens imposteurs de service ?
La souffrance provoquée par le nouveau Système est devenue
organique, orgastique, orgiaque depuis 14, elle est le symptôme d'un
cancer sentimental et émotionnel généralisé qui n'a rien à voir
avec un cycle de renouvellement naturel. Il ne sera plus que le
déchaînement incontrôlable d'un mal objectivement mystérieux
par son désordre interne, et non pas irrationnel, si nous n'y
mettons pas un coup d'arrêt radical non-violent, parfait.
Ce sont des cycles d'anti-nature commençant à dérouler
devant nos yeux épouvantés et vains leurs arabesques d'horreur
industrielle et psychologique : il était si naïf de croire
pouvoir ne payer aucune note pour les infamies, faites à la vie
et à sa dignité, sur lesquelles nous continuons à construire un
Système qui prétend nous faire (mal) vivre et... mourir (de tout).
Dans ce sens, et en faveur de certaines femmes précises et
fidèles, 14 fut sans doute la lâcheté majeure de sa
« nouveauté ».
Mais ce qui nous intéresse ici vraiment c'est ce qui fut l'opium
de son peuple, poilu et impubère, autrement plus difficile à
dénoncer que ne le fut l'ancien, si pur et simple, paradoxalement,
comparé à lui, non par nostalgie, mais par une lucidité qui nous
suicide sans appel, comme par une sorte d'effet secondaire
à retardement.
Nous ne sortirons pas du Labyrinthe par la Forme, cette
matière dont il fut constitué un fusil dans le dos, revolver sur la
tempe, couteau sous la gorge ou épée au dessus de la tête comme
la bombe d'un « bien » hiroshimesque. Notre devoir
absolu est de voir de quoi le Labyrinthe est fait, à chaque instant,
comment il fait en nous, depuis 14, pour subsister, durer,
s'éterniser.
En clair, trouver qui nous suicide : il n'est pas avéré, contrairement aux apparences, que ce soit nous-mêmes. Qui tire, au plus près, nos ficelles intimes et pourquoi ? 68, non dans sa pensée corrompue, mais dans son esprit spontané, fut une première question, vite étouffée sous la sur-consommation de masse, une première question résurgente de 14, puisque la réponse appartient à la jeunesse, non de consommation, mais spirituelle, celle qui se sacrifie avec une innocence ancienne, inutile.
L'un des objectifs secrets de 14 fut peut-être l'élimination de cette jeunesse d'esprit traditionnelle, disparition officielle que 68 a démentie violemment avant de sombrer corps et âme dans la Forme labyrinthique des tranchées générationnelles et du genre contre toute culture authentique en contre-offensive.
La seconde question sera non-violente et parfaite.
En clair, trouver qui nous suicide : il n'est pas avéré, contrairement aux apparences, que ce soit nous-mêmes. Qui tire, au plus près, nos ficelles intimes et pourquoi ? 68, non dans sa pensée corrompue, mais dans son esprit spontané, fut une première question, vite étouffée sous la sur-consommation de masse, une première question résurgente de 14, puisque la réponse appartient à la jeunesse, non de consommation, mais spirituelle, celle qui se sacrifie avec une innocence ancienne, inutile.
L'un des objectifs secrets de 14 fut peut-être l'élimination de cette jeunesse d'esprit traditionnelle, disparition officielle que 68 a démentie violemment avant de sombrer corps et âme dans la Forme labyrinthique des tranchées générationnelles et du genre contre toute culture authentique en contre-offensive.
La seconde question sera non-violente et parfaite.




