" Ainsi le génie de Darwin a vu toutes les choses, et tous les êtres autour de chaque être, non plus étrangères à lui, mais intimes à lui, de façon que la vie et la forme d'un oiseau sont aussi bien dans l'air qu'il divise, et que la brousse chaude est l'élytre de l'insecte, et que les eaux, l'air, les moissons, les fruits, les saisons sont intimement l'homme. " ALAIN
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lieu de résistance depuis quelques années maintenant, enjeu
politique aussi, évidemment, pour un certain nombre d'intéressés,
combat pour la nature pour un
certain nombre d'autres, plus désintéressés, eux. « La
mère des Zones à Défendre » est d'abord un patrimoine
naturel, un plateau « humide »
de plusieurs milliers
d'hectares « fonctionnant comme une éponge de
60 mètres de profondeur , absorbant et restituant l'eau de
pluie, une tête de bassins versants alimentant 7 cours
d'eaux, dont la Vilaine et le canal de Nantes à Brest »
explique l'un des deux Naturalistes en lutte d'un
des 5 ou 6 groupes constitués de la ballade, ce dimanche de février.
Cette
zone à préserver a déjà
séduit beaucoup d'amoureux de la nature, donnant
naissance à nombre de collectifs, dont celui des « Naturalistes
en lutte ». Deux
guides du groupe
font un bref inventaire des espèces animales et végétales qui font
la richesse préservée de
l'endroit,
miraculeusement
épargné par les
remembrements des années 50-70 : sans doute l'un des seuls
« aspects positifs » d'un
projet vieux de plus d'un
demi-siècle. Le
promeneur est étonné par le
nombre et les
qualités énumérées
de ces espèces.
Et
par le récit de leur étonnement, quand ces naturalistes
lutteurs arrivés sur un
terrain en tous points
préservé, n'en croyaient pas leurs yeux. Ici et maintenant, comme on dit trop mécaniquement,
l'écologie n'est pas un luxe : pour tellement de choses
liées, c'est une
dernière chance.
Tout
le monde sait
ce qui se passe officiellement avec la nature : selon les enjeux
et ce qu'ils rapportent financièrement
– le terme « finance »
étant devenu scandaleusement synonyme d'économie, alors
qu'il ne désigne qu'une poignée d'argent en
système clos – on la
préserve, cette nature, en la transformant
en « environnement » –
figure de style
pseudo-scientifique anthropocentrique,
désormais incontournable et obligatoire élément
de langage, effaçant
le mot et l'idée même
de nature des esprits,
et de l'ancienne culture
– celle
qu'on fait disparaître
chaque jour,
purement et simplement, la
requalifiant parfois de « rien » ou de blanc sur lequel on écrit l'histoire autistique du progrès.
Entendez :
ce qu'il y avait avant qu'on réalise un « projet d'aménagement»,
un peu comme ces gens qui vous expliquent qu'à la campagne, « il
n'y a rien ». Qu'un
trou, perdu,
ou un désert. Ce
qui est seulement vrai, c'est le contraste saisissant avec, par
exemple, une banlieue
abandonnée à
elle-même au
milieu de son plus rien de nature.
Ce rien produit
par le coup de torchon
ménager d'une
urbanisation moderne, stockant seulement des gens, comme des
marchandises, verticalement ou horizontalement, hors nature.
Alors
qu'en réalité et en dehors du temps, donc de sa
vérité concrète relative, qui
n'est ni passé ni futur – mais de la vie – de
son sens et de son système naturel, on remplace, sous
prétexte de certaines insuffisances,
simplement une culture par une autre, ou plutôt par la
caricature d'une autre, puisque
rien ne semble plus pouvoir
vivre vraiment dans le cadre de cet autre monde
– non pas comme avant, mais
comme toujours. Les sciences de la vie y sont « bidonnées », vidées de leur
sens, perverties, subverties ou
corrompues.
Que
la communauté compétente des chercheurs et
savants dans ses travaux y
est humiliée et baladée
autant que n'importe quel citoyen de base, et
finalement bafouée dans son
autorité naturelle, son idéal humaniste
, qui ne peut, en
l’occurrence, ici à Notre-Dame-des-landes comme ailleurs, être
séparé d'une morale naturelle et sociale.
Et quand ces sciences, ou la communauté scientifique qui a encore
une conscience morale digne de ce nom, ne sont pas humiliés par les
intérêts privés et
anonymes dont ils finissent
hélas par dépendre pour vivre et
travailler, c'est la
loi elle-même qui se passe de
leur avis, réduit au « consultatif » – comme on consulterait
des enfants pour l'humour,
avant d'engager une opération
coûteuse et complexe.
C'est que l'économie n'est pas l'écologie, malgré l'étonnante
racine commune des deux mots, tellement ignorée
par la finance d'un système spécialisé,
exclusivement autocentré,
urbain et industriel, que ça
finit par faire rire pour s'empêcher de pleurer.
Pourtant,
en démocratie, la loi est censée faire quelque chose de
bien pour tous, protéger un
patrimoine naturel, par exemple, pour une humanité locale
particulière ou le monde d'un milieu donné, dans leurs liens
universels, dans son intégrité vivante partagée et transmise.
Mais
ici, cette chose admirable, quand elle est vraie, autant que
nécessaire quand on l'a
perdue, est absente. Ici
la loi est contre la loi.
Ici la loi est
contre toute raison naturelle, toute sensibilité raisonnée. Elle
est hors-la-loi, hors bien commun, vérité commune, ne servant plus que l'intérêt généralisé
d'un non-sens, contre le bon et le
naturel. Contre
le
monde entier.
Contre
science et morale réunis.
Et c'est bien ce que chacun,
ici, dans ses bottes, planté
au milieu de l'herbe, humide
malgré l'inquiétant déficit généralisé d'eau au mètre carré,
réalise au fur et à mesure des explications, révélations et
anecdotes autour du haut-lieu – haut pas seulement par son
altitude.
Ici-même,
comment croire vraiment qu'on
veut recouvrir ces
hectares de terre-réserve indienne
humide, avec son bocage, ses
fermes, ses habitants (...),
d'une immense et hypothétique chape
de chaux pour des pistes de 2500 et 1600 mètres, avant de bitumer et bétonner
le tout partout,
sans tenir compte de rien, surtout pas de la vie : flore, faune,
eau, humains pour… y poser
des avions pollueurs
assourdissants avec
leurs
colis humains en
transit international, pour affaires ou un certain tourisme !
Pour alibi de cette « démocratie »-là, on a fait
victorieusement voter
les grands riverains départementaux,
ceux qui se battent déjà pour les
retombées du « business ».
C'est sans doute pour ça qu'ils ont perdu la raison, avec les
promoteurs aménageurs, atrocement
plus, de toute évidence que ceux qu'on voudrait
chasser de chez eux, de leur
terre ancestrale et, parfois, culturelle,
au sens paysan-naturaliste.
Mais
la tradition authentique des natifs d'ici,
comme ailleurs ou autrefois – dans la Prairie d'Amérique,
n'est pas la raison moderne
urbaine,
démocratique-commerciale, progressiste, anti-fasciste –
« fasciste » désignant en novlang
toute résistance au nouveau dogme – libérale-libertaire, celle du
« laisser-faire » destructeur productiviste.
Par delà
les tabous idéologiques bilatéraux
de cette pensée unique, chacun ici, plus loin que ses différences,
le sent et le sait plus ou moins clairement. Et
les expressions des
regards bigarrés
convaincus parlent plus que les discours militants
convenus,
au contact de la zone-sanctuaire
expliquée et approchée,
parcourue et touchée du
doigt, respectée
et reconnue, non dans un esprit mystique révolté ou
dévoyé par la violence de sentiments vite
incontrôlés, ambigus,
trop contrariés ou niés, mais en toute claire raison
naturelle pratique et appliquée,
discrète, mais combien
efficace, pour qui la nature
n'est pas un environnement de synthèse anthropocentrée
ou anthropomorphe climatisé.
L'intégrisme
fanatique et barbare
n'est pas toujours du
côté que l'on croit, mais comme pour le racisme, il se défend en
projetant le mal sur l'autre.
Le progressisme urbain
en soi finit trop souvent
par un rejet absolu et jaloux de la nature, dont les amoureux inconditionnels
sont alors perçus comme une sorte de race inférieure à
deux visages, le nouveau ou
l'ancien.
Sale,
arriérée, violente, machiste,
immobiliste, esclavagiste,
passionnelle, privilégiée, égoïste, passéiste,
archaïque, anachronique, ignorante et obscurantiste ; mystique
de la terre, fasciste,
pétainiste, avec son vieux béret troué
et sa baguette rassie ; ou encore, race retournée
à l'état sauvage,
dégénérée, avec ses hordes hard de jeunes faunes armés,
sécessionnistes,
séparatistes, terroristes ;
ou enfin, communautaires utopistes
fleuris, musicaux et mous,
camés évadés des villes et de la politique, tentant désespérément
de régénérer leurs neurones fondus
au soleil d'une campagne désertée,
vidée par un exode sanglant
tellement ignoré.
On peut cependant se demander si l'origine de ces types-caricatures n'est pas plus urbaine qu'il n'y paraît.
Mais rien de tout ceci – au niveau guerres sociales classiques,
idéologiques,
de territoires ou
de survie – n'explique
vraiment l'affaire Notre-Dame-des-landes
à son origine, plus inconnu, par
delà la bataille pour la zone – celle-là, et pas une
autre.
Une
des questions qui se pose dans cette étrange
déraison de
l'hypothétique enjeu aérien de la ZAD est : pourquoi ici
plutôt qu'ailleurs ?
Une chose est certaine : le projet est ancien.
Les
nazis, pendant l'occupation, avait déjà
un projet similaire.
Pourquoi ? Seuls les services secrets le savent. Une chose est
sûre : seul un projet suffisamment démesuré
géo-stratégiquement
traverse ainsi les
siècles.
Il manque peut-être
à Notre-Dame un
collectif d'historiens en appui
des autres, pour chercher le
fil directeur d'un projet qui, logiquement, ne peut qu'en cacher un
autre. Ce
qui aurait le mérite
d'expliquer le mystère caché de
tant d'absurdité apparente, révoltante à plus d'un titre,
dans la condamnation historique programmée de ce plateau-réservoir,
d'autant plus que les coûts de faisabilité, et même la faisabilité elle-même,
ont apparemment été incroyablement
sous-estimés, face à un
milieu si instable.
Un tel défi physique laisse
un instant songeur
le naturaliste marchant aux côtés des pèlerins du
jour mondial
de la Mère des ZAD.
Ce
projet contre-nature en rappelle un autre, à un autre niveau :
celui de la construction de la Tour de Bretagne à Nantes sur une
zone de failles. Là non plus, rien ne tenait bien
la route. Mais les
stratégies de la puissance sont longues, très longues. Elles
se moquent – plus encore, peut-être, du temps que de l'espace naturel –
partout disparaissant
sous les aménagement :
l'équivalent d'un
département par an en
France. Comme on sait, sans
réaliser.
Heureusement,
là, en partant du
lieu historique, une
haie d'honneur
récente de bâtons sculptés croisés
rappelle symboliquement à ceux
qui ont la
mémoire longue aussi,
que la longueur du chemin n'est
qu'un des signes
de la révolution intérieure à accomplir, par delà le
bien et le mal de toute
« politique. »
Du
moins, faut-il l'espérer : la violence n'est-elle pas l'arme du
pouvoir des faibles d'esprit, la fin mécanique prévisible
du libre espoir ?
Serait-il
déjà devenu inutile
et vain de
rappeler ce que la
non-violence a permis il n'y a pas si longtemps – qui a ébranlé
le monde et ses puissances dans
leurs si légalistes certitudes
et mauvaises habitudes ?
Il
y a aussi des prières de raison à faire, n'en
déplaise aux logisticiens institutionnels de la puissance pure et
dure. Et l'on sent bien qu'elles sont
aussi peut-être un peu, celles de certains Naturalistes en Lutte. En tout cas c'est le sens de la nôtre.