Qui
sait, en France, comme le faisait remarquer Jacques Vassal en 78, que
Woodie Guthrie a écrit des livres ? Les prescripteurs de
service se sont gardés d'en
parler : si on commence à mêler le petit peuple
à la culture, c'est la fin de la civilisation. On s'abstient de
parler des livres de celui qu'on affubla – comme on affubla Kerouac
du titre de « pape des beatnicks » – du nom de « roi
du folk ».
L'esprit
« syndicaliste révolutionnaire » n'a évidemment, ici,
comme ailleurs, jamais eu bonne presse : tout doit passer par
les partis politiques autorisés.
Surtout s'il s'agit de vagabonds ! D'un hobo folk-singer
totalement hors système par principe et destin, mais totalement
près des gens de la dure vie ordinaire, surtout, à une
époque de « problèmes radicaux et de solutions radicales »,
en Amérique. C'est qu'il faut choisir entre le système ou les gens.
Guthrie pensait, vivait et travaillait, chantait et écrivait pour
« ceux auxquels je dois quelque chose » et pour tous les
autres, connus ou inconnus, parce que, à la ressemblance intérieure
profonde de Whitman, c'était un poète démocrate authentique
issu du, et resté tout près du peuple. Woody,
lui, était un cœur pur et dur, irrécupérable, même si on
le gratifia de médailles et autres hochets honorifiques. Il désirait
demeurer dans son authenticité anonyme, troubadour d'une condition
humaine américaine qui trime et se bat sans en faire un fromage de
tête. Demeurer en roue libre, mais payant sa dette.
« je veux dire ceux dont je me souviens en personne. Bien sûr,
je sais que j'en dois à ces gens, et qu'ils en doivent à d'autres
gens, qui ont des dettes envers d'autres, et que nous en avons tous
envers tout le monde. Le total de ce que nous devons est tout ce que
nous avons. »
Exactement comme pour Kerouac, son but était d'écrire pour les gens
– folks – , leur histoire quotidienne brute, celle de ceux
qui n'ont ni le temps ni la capacité ou possibilité ou l'envie de
la raconter ou de la conter, comme en avait le privilège, l'aristocratie des griots, ailleurs, dans un autre monde – pas si
étranger à celui du blues.
Dans ce sens précis, on pourrait certainement dire qu'un peuple sans
culture vivante exprimée et célébrée librement est un
peuple sans mémoire ni conscience propre, déraciné et vaporisé.
On ne s'invente pas des racines, comme une jeunesse, sous influence
ou rapace, se l'imagine naïvement : ce sont elles qui
nous inventent. Sans culture propre, pas de conscience de valeur
propre ni de cette fierté humaine sans laquelle la dignité
n'existe pas. Les gens n'ont alors pas les moyens vitaux de se
défendre face à un système qui prétend – par la force nue
de sa loi propre – leur imposer « paternellement »
sa propagande pédago-hygiènique à sens unique.
Sinon il n'y a plus que des maîtres autoproclamés
pour apprendre aux gens à être ce qu'ils sont. Prétendant
que le peuple est une notion vague, sans consistance, englobant tout
le monde sans qu'on y discerne personne (…) Maîtres-penseurs, si
ce n'est chanteurs, mais jamais célébrant la vie des gens
ordinaires, avec ses souffrances ou son héroïsme, comme le
faisaient les anciens bardes d'une Celtie élargie.
A ce point précis, on peut définir éternellement le peuple
des gens ou les gens du peuple en disant que ce sont tous ceux à
qui, en vérité, on n'a jamais eu à apprendre ni à travailler ni à
vivre, mais dont on a toujours su profiter au maximum du génie
ordinaire de leur vie, comme avec une sorte de cheptel humain
généreux, sans avoir jamais à les payer en retour. Le
peuple du monde moderne fait partie de ces civilisation apparemment
disparues, mais dont nous vivons de la ressource profonde,
encore et encore, tous les jours que Dieu fait. Un peu comme d'un
Père procurateur éternel ou d'une Mère-Nature si généreuse,
sans la moindre reconnaissance de dette d'abord de la
part du système si gratuitement engendré, et qui,
lui, ne représente rien de mieux qu'une mauvaise aristocratie
masquée.
« Et la seule façon dont je peux vous payer en retour, bons
marcheurs et parleurs, c'est de travailler et de faire que mon
travail vous aide à trouver du travail, le genre de travail que vous
aimez et que vous savez faire le mieux. Votre labeur m'a déjà aidé,
et il continue à m'aider. J'ai besoin de savoir pour de bon que mon
travail vous aide. »
Guthrie était un authentique poète et musicien populaire au
sens non commercial du mot, qui devait, comme tout le monde, tout à
tout le monde – non pas tant au sens communiste de la chose, mais
au sens conscient, de conscience sociale, et pour ce qui est
de son courage de vivre et d'être, autant à lui-même qu'aux
autres, dans son « ardeur et son espérance ». Par son
chant viril ou tendre, son activité permanente, ses pérégrinations
– plus que de soit-disantes errances kerouaquiennes
homologuées par les marges autorisées d'une contre-culture
ultérieure, ramasseuse de mise, puisque partiellement issue
de son œuvre et de son témoignage – , par son énergie
incompressible, il a donné au peuple américain des lettres de
noblesse indélébiles, une dignité, une voix, un visage, gravés
dans la mémoire encore lumineuse de ces années
noires, autour de 29, entre deux guerres étranges.
Témoignage haut et fort, en couleur et en "parlant", de joie de
vivre brute, de tristesse noire, d'exigence à hauteur d'humain,
d'humour et de hurlements, de rage et d'espoir ; témoignage de
la vie secrète de gens qui ne cachent rien :
« J'ai bien fixé mes yeux sur vous, et ouvert grandes mes
oreilles quand vous vous approchiez de moi. J'ai vu les marques
tranchées sur votre visage par les désordres du temps et de
l'espace. (…) J'entends votre voix avec son franc-parler, comme la
première fois. J'ai vu les différentes façons dont vos yeux
s'assombrissent et s'éclairent pendant que vous parlez. »
Mais Woodie n'a pas fait de ce témoignage et de cette célébration
uniques et solidaires, ethnologiques de l'intérieur si on
veut, une affaire personnelle, une « petite entreprise »,
un business : il a pris et rendu sans rien retenir en caisse
de résonance, pas de pourcentage pour l'artiste, sauf pour vivre. Il
est resté engagé, mais non commercial jusqu'au bout, au service du
peuple de gauche ou pas, dont il sait qu'il vient et qui lui a
tout donné :
« C'est à vous que je les ai empruntés » (…) ces
mots que j'entends ne sont pas ma propriété privée (…)
J'ai emprunté assez pour manger et boire pour me maintenir en vie
(…) J'ai emprunté ma vie aux travaux de votre vie. J'ai senti
votre énergie en moi et vu la mienne remuer en vous. (…) je ne
suis pas plus poète que vous-mêmes. (…) La seule histoire que
j'ai essayé d'écrire, c'est vous. (…) [Rien] n'a jamais séparé
nos travaux. Vos travaux et mes travaux se sont tenus la main et nos
mémoires ne se sont jamais séparées. »
Le maître spirituel avoué et revendiqué par Dylan pouvait-il
montrer plus précisément le chemin ? Chemin de fierté et
d'humilité pures entremêlées, le plus dur
étant de savoir faire ce mélange transcendant de subtilité, et
surtout de le vivre de façon entière face à un système de
corruption généralisée érigée en vertu de réussite.
Sur ce chemin tracé, les jeunes héritiers, tout comme ceux de
Kerouac, se sont perdus corps et âme en cours de route.
Quelques uns ont joué avec les panneaux, d'autres, moins malins,
sont tombés dedans, au pied de leurs lettres.
Les
temps ont changé, –
répète-t-on, reprenant la
formule de Dylan – , à
chaque trahison graduelle et douce : plus
personne n'a à cœur de s'acquitter de ses dettes, mais vit à
crédit en sachant pouvoir,
illusoirement, ne jamais rembourser. Par la direction de sa vie, de
son esprit et de son travail, de sa parole, il aurait fallu rendre ce
qui avait été plus transmis
et prêté que
donné, mais quand la tradition est ringarde et ennuyeuse, dépassée,
le bonheur immédiat
est qu'il n'y a rien à rembourser, on
ne doit rien à personne par principe :
la révolte efface provisoirement les
dettes, un provisoire qu'on s'arrange pour faire durer toute la
vie, mais qui n'a plus de sens, et la fin est toujours minable , et
honteuse, tant l'esprit qui nous enfanta
s'est rabougri, réduit et évanoui de nous-mêmes, nous transformant
finalement en pire que ceux
que nous devions légitimement
changer. À commencer par nous-mêmes. Cet
esprit nous a fui, ne pouvant plus vivre en nous.
Mais
la jeunesse révoltée des sixties qui prit officiellement le relais
d'une culture non reconnue, mais vraie,
en se battant pour une contre-culture de masse, mais théorique,
rêvée ou politique ou tout simplement commerciale, qu'un Kerouac
lui-même, quelque peu écœuré,
rejeta haut et fort – cette jeunesse-là voulait jouir par tous les
moyens tout de suite, pour son propre compte, profiter en toute
gratuité déclarée
du précieux
héritage, sans la conscience,
qui va avec, des valeurs éternelles d'une culture vraiment
populaire – tout en en
rejetant progressivement les naturelles réciprocités
exposées plus haut par Guthrie, dénoncées comme des contraintes
inacceptables, liberticides et moralisatrices et pourquoi
pas puritaines ?
On
a bien crié
partout dans les médias que
Kerouac était un réac, pour contrer un esprit qui n'allait pas dans
le sens des intellectuels de gauche dominants de l'époque et de
leurs slogans nihilistes,
maquillés en révolution faisant le jeu de la droite dure.
Qui
se soucia alors
des gens ou du peuple, des peuples : on ne parlait plus que de
jeunesse et de
consommer sa liberté.
La ruse du système
consista alors à jouer la jeunesse contre le peuple, forcément
conservateur selon le critère discriminant de l'âge, alors que la
jeunesse, comme les femmes,
ont toujours été
une partie centrale
et intégrante réelle
du peuple. La séparation
dont parle très bien Guthrie joua
ainsi à fond à tous les niveaux, annihilant
progressivement toute valeur naturellement partagée, et, autour d'un
égoïsme de compensation activé,
continue toujours son
travail de destruction massive d'une culture et de l'esprit qui va
avec.
Révolution ? Il
s'agit ni plus ni moins que
du grand remplacement
culturel de cultures
traditionnelles par un fascisme rampant de consommation,
comme le dit un poète italien, assassiné depuis,
comme il se doit. Dylan note, quelque part dans ses Mémoires
I, le sentiment clair qu'il eut, à un
moment donné, d'un complot contre l'identité des gens.
Quand,
la révolte artiste bourgeoise,
aujourd'hui parvenue au pouvoir culturel et intellectuel – qui est
d'abord politique –, son
artiste monté sur pattes
dira aux gens, comme Woody
Guthrie :
« Je ne suis ni plus ni moins que votre employé qui écrit
tout ça, comme une dette toujours due et en partie payée. Ce livre
est un livre de dettes, et de paiement partiel »,
on
pourra dire que « les poules auront des dents », comme on
disait jadis, comme pour
parler d'un futur impossible. Certains artistes parfois parlent
de dette, très rarement de la payer et plutôt même pour
se faire payer une caution solidaire.
Nous sommes dans cet impossible et nous allons tous payer, beaucoup
plus cher que ce qu'il aurait fallu si nous avions décidé de rester
honnêtes et vrais. Des humains
identiques à
eux-mêmes dans le temps et l'espace, en
quelque sorte. Comme
nous étions avant que les temps ne changent en pire au lieu du
meilleur annoncé.
Références :
Walt
Whitman, « Feuilles d'herbes ».
Woodie
Guthrie, « En route pour la gloire » ; « Cette
machine tue les fascistes ».
Toute
l’œuvre de Kerouac.