dimanche 5 février 2017

SUR LE FÉMINISME # 2 DOUBLE JE














Peut-être nul autre que Kant n'a aussi objectivement décrit le Système. Peut-être nul autre que Martin Luther King ne l'a aussi justement jaugé.

« Or il y a beaucoup de choses, intéressant la chose publique, qui veulent un certain mécanisme, ou qui exigent que quelques membres de la société se conduisent d'une manière purement passive, afin de concourir, en entrant pour leur part dans la savante harmonie du gouvernement, à certaines fins publiques, ou du moins pour ne pas les contrarier. Ici, sans doute il n'est pas permis de raisonner, il faut obéir. » E. Kant

« L'inhumanité de l'homme pour l'homme n'est pas seulement l'effet des actions venimeuses perpétrées par ceux qui sont mauvais. Elle est aussi l'effet d'une inaction aux conséquences vicieuses de la part de ceux qui sont bons. » M. L. King









Il est toujours étonnant d'observer un couple d'oiseaux volant à grande vitesse, traçant de folles arabesques dans les airs, dans un synchronisme quasi-parfait : les trajectoires ont quelque chose de mystérieux et de magique, symbole d'une grande liberté entrelacée en vol, chorégraphie aérienne à figures libres, mais comme réglées comme du papier à musique, sans l'être, en vérité.

Il se dégage d'un certain nombre de couples d'animaux la même atmosphère de perfection relationnelle naturelle et l'on se dit que la société naturelle est infiniment mieux faite que la nôtre, avec ses schémas comportementaux et sociologiques si destructeurs.

Les « sociologues du couple » cherchent toujours le secret de l'amour conjugal humain, ne trouvant que des relations plus ou moins ouvertes et fermées avec son entourage, déterminant leurs grilles de catégories fonctionnelles. Ces experts pensent que l'amour n'est pas la passion, que le couple amoureux, dans son vocation spécifique, est une unité de normalisation et de création culturelles entre milieux différents (économie, politique, religion, culture, réseaux (…), considérant sans doute par là que la société fait le couple et non l'inverse, comme chez le monde animal, apparemment, même si on peut toujours épiloguer sur l’œuf et la poule pour prouver tout et son contraire.

Parmi ces catégories conjugales hétérosexuelles homologuées dans leurs derniers rapports officiels, dont l'associative, le bastion, le cocon, le parallèle et le compagnonnage, ils semblent estimer que le couple moderne associatif est un lieu de négociation permanente d'égalité des droits et de désirs, privilégié, mais relativement instable et individualiste. Le cocon serait un bastion familial traditionnel renouvelé, le parallèle serait marginal et le compagnon un associatif évolué et stabilisé.

Tous se définiraient donc comme des lieux de création de valeurs et de règles sociales, donc de « commerce humain », comme disaient les Anciens. On imagine évidemment une certain concurrence de toutes ces unités de production de valeurs sociales et commerciales, et on se demande si l'amour n'y serait pas une sorte de carburant captif, de ressource naturelle humaine asservie, permettant le bon fonctionnement d'une démographie conforme aux « prévisions » de développement, d'investissement productif dont le retour et la plus-value sont évidents.

Certains mauvais esprits verraient même dans le couple et la famille allocataire une belle industrie, avec une certaine diversité de types d'élevages, et des rendements inégaux dans les résultats et la durée. On imagine aussi que les divers avantages de ces différents contrats de vie commune sont naturellement bien encadrés par un législateur – d'abord fiscaliste. Il peut sembler évident que le rendement familial global brut définit plus ou moins l'évolution et la « réussite » de ces diverses micro-entreprises de base, leur besoin de sécurité et de protection sociale, impactant directement une certaine évolution des mœurs conjugales, et des rapports hétérosexuels en général et homosexuels depuis peu. On peut estimer enfin que les encadrements appropriés toucheront aussi, à terme, une reproduction humaine modifiée, suivant des idéologies et schémas impliqués par cette évolutions productives.

Comment ne pas songer à une sorte de concurrence masquée et entre-chevauchée que se font liens sociaux et liens familiaux, et ne pas se dire que peut-être, contrairement aux apparences, le manque de pitié de l'impitoyable n'est pas forcément du côté le moins réglementé et contrôlé des affaires. Du côté social, où ils sont de plus en plus encensés, censés être plus rationalisés, normalisés, justifiés et civilisés, on peut les voir surtout conformes à une bureaucratisation des relations familiales ou inter-personnelles – conjugales ou pas – permettant finalement de faire reculer des solidarités hétérodoxes ou naturelles que le système social considère comme un écran ou même un frein à la colonisation psychologique des masses de consommateurs-producteurs.

On peut avoir ici l'impression déstabilisante d'une guerre civile vieille comme le monde des pouvoirs. Guerre ne faisant plus la paix qu'exceptionnellement, et toujours provisoirement, dès lors qu'un pouvoir vacillant est menacé dans sa crédibilité sonnante et trébuchante de garantie supposée de stabilité générale.

Il devient de plus en plus difficile de ne pas penser que tout pouvoir, étatique, économique ou pas, ne peut logiquement que viser à l'asservissement progressif toute vie privée ou personnelle, et de toute solidarité naturelle non alignée sur le jeu des normalisations, des sacralisations et de sa pérennisation parasitaire, dure ou molle. La vie intime a toujours été une ressource naturelle essentielle pour la machine sociale, et comme carburant et comme retour de justification programmée sur conditionnement adapté.

On connaît le principe de la chasse au canard. On connaît celui de la séduction – censée plus fonctionner dans un sens que dans l'autre. Toute une industrie dédiée à la force de séduction du sexe autrefois dit faible, est là pour aider à exploiter ses pouvoirs sur l'autre, le mâle, et les « maximiser en bourse » dans leur rapport commercial médiateur, sans que personne ne trouve vraiment à y redire.

D'autant plus que ne pas se conformer au principe de séduction et de plaisir, pour une femme « normale » est souvent perçu comme un handicap de la communication – sous-entendez : commerciale, presque une faute de présentation, puisque dans le système nouveau, tout un chacun est implicitement censé savoir et devoir se vendre. Entendez se vendre pour vendre. Il y a apparemment une sorte d'industrie proxénète douce de la séduction.

Mais que vend t-elle ? Sinon une pure image, un imaginaire, mythologie revisitée par la mode, le cinéma, la pub (…)  ? Haut produit de remplacement de l'être comme avoir  (charme doucereux, charisme diffus, savoir-être supérieur, élégance carnivore, luxe étalé, esprit rebelle, pureté cosmétique, beauté canon, douceur passive, sex-appeal calibré, autorité maternante, symbole à la poitrine moulée dans le plâtre des mairies d'une république, d'une liberté nationalisée (...) ? Autant de pouvoir médiatique et médiateur concédé, mille fois réinvesti.

Qu'est-ce donc que se conformer à cette image, sinon démissionner de soi ? Sinon passer pour un autre ? Et quel autre ! Cet autre conforme aux désirs, aux canons et idéaux – poisons les plus violents des marchands du temple dans un sens ! Violents dans leur expression ou suggestion, montée en puissance visible, visuelle, spectaculaire, publicitaire, affichée et revendiquée, provocatrice, motrice, motivatrice. Comme il s'agit de désir, il s'agit de mécanique, d'automatismes, d'empilement d'images-fantasmes, de réflexes. On connaît le puritanisme commercial régissant les travailleurs de l'image du sexe, du beau sexe. Des images « de bon aloi » à celle du plus mauvais, avec leurs alibis artistiques et industriels annexés .

Pour les femmes, la liberté sexuelle perdue dans leur normalisation conforme, séductrice-publicitaire, conjugale-familiale, semble passer par une injonction permanente à un permis de chasse psychologique octroyé à grands frais (...) en compensation d'un dommage spirituel caché subi – à la condition quasi-absolue de non consommation du gibier pris dans les filets : l'objectif est d'avoir une cour maniable, utile, consommatrice, procuratrice, mais aussi manipulatrice. Tel est le prix à payer de cette volonté de puissance de séduction convoitée, célébrée, précieuse, productive autorisée, si essentielle, au sens strict d'un parfum de synthèse ou d'une hormone domestiquée.

Déesses chasseresses et enchanteresses, stars et starlettes du monde moderne, essentiellement des jouisseuses psychologiques protégées de toute atteinte humaine dans sa vérité. Appeaux doubles à double détente. Double jeu, je du double, comme tout le reste du décor.

Jouissances formelles et encadrées, stylisées et convergentes, pouvoir de compensation rejoignant directement tous les autres, impériales – mais aussi impératives – l'ordre du fantasme contrôlé, sublimé par un objet mode féminin humain permettant de le dé-privatiser, de le dévitaliser et de le recycler, de le renouveler mécaniquement, autant que nécessaire – jusqu'à plus soif d'un désir à répétition enchaîné à sa boucle de plaisir intellectuel encagé, usant sa vraie nature jusqu'à la corde au cou, parfois, aussi, pour se pendre.

Vie sociale ordinaire, spectacle agréable, gratifiant, démultiplicateur de plaisirs et autres raffinements psy – palais des glaces ; les relations comme le commerce plaisant d'une humanité domestiquée, bien huilée dans le sens d'une puissance légitime permissive et festive productive moderne, voilà une part inévitable du miroir aux alouettes modernes – qui ne semblent pas trop, depuis le début, s'en plaindre.

Les plaintes venant plus tard, trop tard. Des conséquences dévastatrices de ces inconséquences du jeu dangereux du moi social féminin avec des forces subtiles, dépassant l'humanité dans leur simple et complexe, apparente naturalisation conforme, suivant les codes d'un cheminement mécanique calculateur et cruel – prétendant dresser et montrer les femmes du système comme on montre les fauves au cirque, et qui même derrière leurs barreaux, font peur, en fascinant dans un grand frisson de luxe et de luxure imaginaire. Des contes de fées, après la chasse aux sorcières de la liberté. Le système des femmes.

Parler plus loin de ces inconséquences, c'est déjà prendre parti. Pourtant, il y a peu, ceux qui en parlaient le mieux étaient des femmes – si loin d'être toutes puritaines ou grenouilles de bénitier. Le mystère de la disparition de celles qui savaient en parler, faisant place à d'autres « constructions » catégorielles, prétendument plus libérées et plus égales, au sens d'identiques à ceux qui les dominent, mystère s'expliquant, en grande partie, par les lois de l'interchangeabilité des images, de l'inversion des rôles et de la vapeur dans la machine.

Mais il y en aura toujours plus pour dire plus fort qu'elles étaient, ces dames-là, soumises, et complices d'un horrible système aujourd'hui heureusement disparu. Mais il n'y a eu que mise à jour du système. Ceux qui ont eu pourtant la chance d'en connaître, de ces drôles de dames-là, savent combien elles étaient libres et farouches, fières de leur féminité naturelle disparue, que la cosmétique et la mode n'ont certes pas remplacée, mais carrément supprimée.

Il fallut à un moment, trouver une égalité à somme nulle de domination réciproque ou mutuelle, permettant idéellement de la légitimer l'esclavage domestique en soi, le plongeant dans l'illusion formelle d'une rentabilité et d'un monopole assurés, face à la perte de liberté toujours plus profonde qu'engendre un système de relations entre sexes « opposés » comme une dynamique des contraires – même et surtout dits de complément – masquant la somme nulle – pour permettre une relative « paix des ménages », basée sur une idée assise sur la négation forcée de toute réalité ou vérité capable de tenir debout face au pouvoir : liberté, amour, partage, sacrifice, transcendance. Faire entendre qu'on ne vit pas d'amour, d'eau fraîche et de libre travail, de son seul et magnifique travail : il faut composer, il faut vendre et se vendre – contre le préjugé populaire des « vendus ».


Dieu aurait voulu que les humains en captivité, donc en société normalisée, ne s'accouplent pas, et encore moins, se reproduisent. Mais ils le font tant qu'ils peuvent, désespérément ! – comme pour se sentir vivre avant de mourir – animaux écholaliques et dépressifs, mécaniques déplumées de zoo, dont le désespoir du regard vrille le miroir du cœur du voyeur-visiteur.
 
Il faut une compensation immédiate – pensez aux folles copulations des geôles mixtes d'avant-guillotine thermidorienne – ce qu'on nomme une « espérance » à l'église du dimanche, quand le corps, sentant de trop près la mort, refuse tout seul une dernière fois le mensonge de la fabrication humaine et industrielle tricolore de cette mort.

Les animaux, là dessus, sont plus radicaux, mais nous les voyons – eux ! – cruels et intégristes, alors qu'ils appliquent la belle et dure loi de la liberté de nature, nous qui ne connaissons plus que la servitude sécuritaire sexuelle prolifique tarifée, aidée et accompagnée comme le lait maternel sur le feu.

Le sexe ne devrait pas être compensation, salaire de la peine, mais joie inconditionnée et innocence, sacrée ou pure, sauvagement personnelle – jusque dans l'instinct le plus profond. Hélas, en système d'esclavage tout est « sous contrôle », sous caméra, de la naissance à la mort, du sentiment adolescent à la raison prolétarienne adultérée, du masculin au féminin. Le masculin, émasculé, le féminin, violé ou excisé. Quant à l'enfant, comme dans les pathétiques péplum d'antan, surprotégé ou encagé, il attend son tour de tourniquet. Le père est le bœuf ; le veau est sous la mère. Triste crèche, triste ruche, « tristes tropiques. »

Ainsi le sexe est-il, comme dans toute vie captive, malade, malsain ou miséreux. Voyez ces singes en zoo, aux corps pelés. Voyez symboles et industries, orientations, obsessions et crimes en tous « genres ». Ainsi en a t-il toujours été plus ou moins du parc humain, par un par une sorte de paradoxe aussi inavouable que « manipulé », subversif pour les fascistes, marxistes ou pas, transgressif pour les libéraux, des plus « révolutionnaires » aux plus conservateurs – deux totalitarismes luttant, ferme et de concert, contre des traditions primaires, populaires, les sagesses paysannes subtiles, non-rationalisées, ne concevant pas encore corps, sexe, famille, relations entres personnes, depuis Rome en occident, que comme des sortes d'objets-machines-outils-ornements sacrés de pouvoir, à stériliser ou sélectionner avant emploi dûment indiqué et syndiqué.

Dans tous les cas, la sexualité est instrumentalisée et conditionnée selon une fin sociale politique ou religieuse stricte, étrangère à la vraie vie et dignité du captif : révolution de masse, de troupeau, du parc prolétaire ou de la famille bourgeoise d'apartheid homologuée. Chez lez Romains, patriarcaux déjà – mais à une sauce très éloignée de la celtique, si magnifique – la famille n'était que vecteur de transmission de patrimoine humain, ou pas, et pouvoir de caste. Quant au sexe masculin en soi, il était, sans beaucoup de doute – le pouvoir domestique, secret le mieux gardé du monde – incarnation crainte, enviée et redoutée à la fois, du pouvoir du Maître de Maison de la Domesticité, comme le suggère Quignard. Domesticité et domination, racine commune évidente dans ce sens précis.

Le pire, venant coiffer ce sexe malade du pouvoir enferme maître et esclave dans le cercle vicieux d'un système qui nie et dénie toute dignité réelle. Le pouvoir n'est que fantasme. Toute personne devenue « personna », masque intérieur au Colisée soft d'une intimité citoyenne, réglée par une morale de fer dans son gant de velours. Pain du besoin pour les uns, jeu orgiaque du jouir pour les autres, à table, ou dessous, au milieu du vin versé, ou alors, pour ceux qui restent, en compensation de décompression catacombique d'avant-fauves.

Le pire a bien été observé par certains « analystes », malheureusement, communistes-révolutionnaires freudiens etc…, c'est la violence, inhumaine à l'origine de tout cela, l'hystérie inouïe de la fin de tout. Cette fin qui fait les fascismes, jusqu'aux pseudo-islamistes – sans oublier inquisitions et croisades, et tant d'autres horreurs pré-modernes – que l'histoire culturelle de guerre relativise à souhait ; pourtant cette histoire est quasi-exclusivement celle, finalement, de l'Occident dit chrétien : fièvre de l'or, anarchie du pouvoir.

Ce qui est par dessus tout intéressant et éclairant c'est cette culture de violence et de barbarie codifiée depuis le début, avec quelques exceptions, vite anéanties ou recyclées en inoffensifs ornements d'apparats civilisationnels, chrétiennes ou celtes. Simone Weil a parfaitement mis le doigt sur cette blessure purulente, jamais refermée, des valeurs indétrônables de la force nue.

Or on sait clairement, pour rester sobre et profane, depuis Gandhi, notamment, que violence et vérité ne sont pas compatibles, ne l'ont jamais été, et ne le seront jamais. Mais nous nous faisons un devoir d'ignorer ce que son combat, son travail et sacrifice nous ont appris.

Que la violence fabrique le mensonge premier – plus important encore qu'elle – permettant de la couvrir pudiquement, comme un sexe fou et fanatique, avide de dévoration ou d'engloutissement – l'empire des sens contre le sens. On sait très bien voir aussi, depuis Saint Freud que la frustration sexuelle engendre les plus hautes violences psychologiques, criminelles, pour les victimes infectées de ces victimes. Le mal vient d'en haut, des valeurs dominantes et de leur mensonge, mais le grand Docteur refusa de le voir, si occupé qu'il était à sauver le système d'Occident de son propre naufrage, atterré qu'il fut, au bord béant du réel, trou d'obus, charnier abject recouvert des gaz et de la boue retombante, avec des membres arrachés, de 14. Il demeure cependant de bon ton de tenir le mot suicide pour imprononçable à ce sujet. Le mot modernité étant plus approprié.

Au delà, évidemment, on ne sait trop quoi faire, dire ou penser, ce qui est bien normal – puisque, depuis le début du mal, le trauma est majeur, quasi-irréparable : trop tard, à commencer par et pour les enfants, esclaves porteurs d'espoirs perdus – mais aussi et surtout, de désespoirs destructeurs, aliénés, transmis ou mis à jour : taux de suicide des jeunes, par exemple, sans parler de la violence contre autrui, finissant par terroriser, après des parents atterrés, le monde entier. Mais ceci est l'histoire des guerres, de jeunes manipulés par de vieux malades. Obscène au sens strict.

Nous savons tout ça. Qui s'en préoccupe ? Puisqu'il n'est pas question de sortir du système culturel établi : le désarroi créé engendrerait, croyons-nous, la pire des guerres civiles, le retour du refoulé, de « la bête immonde » (...) – toutes choses qui doivent demeurer prérogatives exclusives du pouvoir, au secret de l'histoire ordinaire, réservée aux temps de crise, d'exception, faute de vouloir voir, savoir et comprendre. Du pouvoir de destruction définissant tout pouvoir en soi, reclus dans sa folie « d'équilibre de la terreur ».

Dans ce cercle maudit, la boucle est bouclée, irrémédiablement, autant que les lois verrouillant sensibilité, imagination, libre examen ou vraie relation. Un pouvoir de création n'est pas un pouvoir, c'est une liberté, une démocratie, familiale, libre et fraternelle – jusque dans ses différences. Et la première différence est la paix de la vérité assumée en face. Mais elle serait un soleil, une mort, une désintégration, une réfutation vivante, comme l'enfance. Impossible !

Les féministes bostoniens transcendantalistes du XIXème, au moins, ont vu juste en jouant sur le parallèle esclavage-condition féminine, mais leurs bêlants disciples du 3ème millénaire ne vont pas tout à fait au bout des choses : ce ne sont pas les hommes en soi qu'il faut mettre en question, mais le vieux système corrompu, inhumain et contre-nature qui leur donne le pouvoir autorisé de reproduire, maintenir et moderniser l'esclavage. Dans le cercle intime, amoureux, familial ou professionnel, comme partout ailleurs.

Le combat féministe authentique n'est pas sexuel, « genriste » ou ethnique féminin, il est social et élargi : celui de Martin Luther King n'excluait pas celui de ses frères blancs, opprimés ou pas, celui des femme n'exclut pas celui des hommes, non comme appel collaborationniste militant, mais comme identité indéniable de leur « être humain » dans sa vraie nature pré-sexuée, et encore plus, post-sexuée. C'est un combat non-violent, au contraire du sadisme actuel de vengeance primaire collective dévoyée et soudoyée.

Ce combat, pour suivre encore Martin Luther, mené sans amour, ne mène qu'à une absurde surenchère de violence, d'absurdité et de surdité, donc au renouvellement du système militarisé qui nous tient lieu de dieu de la paix des ménages. Perdus que nous sommes dans nos idéologies de remplacement d'idéal, nos querelles intellectuelles sans intelligence ; ce qui a le tragique mais très pratique avantage de nous faire oublier que le combat social appartient au peuple – pas au gouvernement, qui n'a, lui, que des intérêts sans cœur ni courage ni sexe ni rien du tout.

Le social authentique n'a rien à voir avec des allocations ou des lois en soi, tout avec la liberté non négociable d'être ce que l'on est en vérité et en paix, en toute dignité, et pas seulement dans la triste réalité d'une condition établie par une violence providentielle procuratrice. Sinon la loi n'a plus de vérité et rejoint la force nue dans un scandale permanent.

Le social vrai, comme les anges, n'a pas de sexe séparé, il a des sentiments profonds, sans lesquels la sexualité n'est que le mauvais tour d'une nature dénaturée. Le vrai social ne fait pas l'ange, il transforme misère et souffrance en quelque chose d'universellement rédempteur, par sa volonté de supprimer les causes du scandale qu'elles incarnent dans un provisoire qui dure par la force mécanisée des choses, par ce qu'appellent l'innocence trahie et la vérité humiliée.

L'ange est l'opposé exact du procureur, comme celui qui survit à, et perce la carapace de boue dont le système barbouille l'humain au fond des jeux de rôles de surface. « Quand on vit par terre, on prend des habitudes », disait Ferré. Contre la bassesse de survie il faut se lever et rester debout ; ni collaborer, ni se laisser corrompre ou abuser : ce n'est pas parce qu'ici-bas les anges ont un sexe qu'il est à vendre, à humilier.

Dans la prison de ce système dont nous sommes si fiers, le malsain c'est que l'esclave jouit de ce qui retombe de l'altitude indépassable du maître – miettes, indulgence, clémence, autorisation, bienveillance auto-valorisantes (…) – Les humains sont des Anges de Souffrance. Souffrance d'avoir un sexe, horreur d'avoir un sexe – « l'horreur d'être un homme », disait Kerouac – Castré ou violé, un certain angélisme visant à l'extermination du mal ou du sexe est la pire des bêtes, une caricature immonde.

Et finalement, au sens de solution finale logique, un camp de concentration douce – en quoi le sort d'une grenouille en casserole climatisée est-il enviable ? Dans ce système – de bénitier ou citoyen – de prétendus anges, s'exterminent, s'annulent et anéantissent mutuellement en un combat gladiateur domestique enlisant toute liberté réelle du cœur et du corps, au milieu d'une arène culturelle malodorante, prétendue de lumière, mais repue du sang, des larmes et excréments du pénitencier mental de notre fière civilisation de domination, de marchandisation et de domestication.

« Rats sur le radeau ». Aucun maître éphémère n'échappe, non plus, à cette souffrance – qu'il initie, niaisement, si plein d'espérance de rédemption par le mal. « Innocemment » – comme il se complaît si souvent à le proclamer, avec l'attendrissante mauvaise foi accompagnant la chute au bas du si provisoire trône doré ou forgé.

Les anges de la mort qui trop souvent gouvernent ce monde ont le pied d'argile dans leur « talon de fer », si leur cruauté se veut préventive plus que curative, c'est que leur souffrance est la patate brûlante de la destruction du monde. La jouissance morbide de la soumission et de l'oppression remplace chez eux la liberté naturelle, comme une sorte d'alibi divertissant quasi-jouissif, pour le grand suicide collectif final. Caligulesque.

Quoi de plus divertissant que ce monomaniaque théâtre de boulevard, quoi de plus tragique que ses sanglantes scènes domestiques, minables stéréotypes, non du peuple d'en bas, mais du bas d'un peuple asservi et abêti, dont le ridicule empêche un bref instant de pleurer sur soi – esclave avili, penché sur l'objet qu'il est devenu lui-même, chosifiant l'autre dans son triste et illusoire pouvoir de contrainte dite matérielle, pour mieux masquer la dague et le dogue psychologique ?

Caligula, Sade… Idéal-types, fantasmes, empereurs d'une bêtise plus puante et stupide encore en haut qu'en bas. Pourquoi les mots de l'esclavage sont-ils si souvent sexuels ? Le sexe n'y est pour rien, le maître de tout y est pour pour tout, dans son dévoiement, sa corruption, sa dégénérescence, si transmissibles, hélas. On connaît les mœurs des anciens hauts dignitaires romains. Et le poisson – même chrétien – pourrit par la tête.

On peut rire de tout, comme on peut en jouir, voilà le drame de la servitude. Voilà le tragi-comique des conditions. Par delà ces misères, il y a le Blues et toutes les musiques populaires qui lui ressemblent.

On ne peut pleurer de rien, sinon le drame serait heureusement relevé – dans son défi sadique  : dans le blues, cette possibilité de relèvement n'étant pas exclue, la réalité arbitraire et malade de la violence n'est jamais, pour autant, vraiment ni acceptée ni reconnue. Elle est déplorée. Non sur un ton de lamentation impuissante, mais sur le ton d'une indignation réitérée obsessionnellement, à peine voilée, subtile, diffuse, transcendante, indestructible, mystérieusement amplifiée et répercutée à travers une mélancolie tragique, dont la plainte parlante traverse le temps. Le Blues, avec ses modulations de gorge, de gosier blessé et ses stridences dis-harmoniques, ne relève pas le défi sadique de la discrimination, il l'ignore en l'incriminant, avec toute l'innocence nécessaire à son abandon, à son lâchage, au largage salutaire du mal.

Là est sa force naturelle et son espoir imprenable – même et surtout si rien n'est réparable, le pardon, en tout cas, lui, est une grâce, un impondérable libérateur, magique. Non pas cette vengeance morale, supérieurement généreuse, couronnant les nouveaux maîtres. Dans ce sens, la pitié est une souffrance, et non pas le triste privilège d'une jouissance dévoyée – inventée par un maître, fut-il nouveau – encore et encore – Qu'est-ce que cette nouveauté méritante ? Une nouvelle honte ?

Le maître cruel que nous tous sommes devenus, envers nous-mêmes d'abord, et la haute maîtrise que nous exerçons, croyons exercer, sont une mystique séculière fatale, qui nous fait croire à la possibilité de l'exclusion du mal, alors que toute force est sans issue ni sens ni vérité ni existence réels, stables. C'est pourquoi, au lieu de chercher du sens à l'histoire du non-sens organisé, on peut préférer observer ce dont la nature, et non la définition, est d'échapper à celle-ci. Pouvant permettre, dans sa non-soumission spontanée, d'expliquer la violence aveugle engendrée par la volonté de puissance historique.

Si l'histoire existe, elle est celle du réel, non celle du temps enregistré, encodé, catégoriel. Elle est celle de celui qui coule sous nos yeux, éclairant le passé de ce qui ne passe pas et ne peut pas passer parce qu'il nous dépasse de bien trop loin. Elle n'est pas plus une histoire d'amour : l'amour étant hors du temps qui passe, qui n'est qu'objet sexuel ou familial administratif.

Il y a deux violences, celle de l'automatisation de la vie, de sa mise en système, en vase clos, et celle de son refus pur et simple, sa réification scientifique. Le drame est souvent que le refus de la violence nue se réfugie dans un système d'automaticité logique d'une image-rouage, qui le prive de sa légitimité d'origine de non-conformité à la loi de la force, en la détournant de son aspiration profonde, interdite par cette loi – même si la passivité ou la lâcheté est une autre mort, encore supérieure – à une non-violence idéale, violée par son propre affolement défensif, conditionné par ce système basé sur la peur (peur de l'idée ingérable de peur).

Le plus difficile est de neutraliser la réponse à une une violence, légitimée par un viol inacceptable, quand celle-ci n'a d'autre moyen de devenir inutile qu'en reproduisant une violence de compensation, d'annulation imaginaire, et surtout de vengeance, qui ne fait qu'ajouter une castration à une castration – celle d'une colère rédemptrice – sans pour autant rien réparer : le corps n'oublie rien, le psychisme encore moins.

La violence de la réponse perpétue automatiquement un système de guerre de tous contre tous, dans son inacceptable et vicieuse servitude, par sa simple valeur de recours unique et obligé, puisque l'amour non exclusif est exclu de ce système par principe : cette exclusion est à l'origine, comme le remarque Krishnamurti, de toute violence, de toute révolte – comme négation première de ce qui est.

Même si on est un système social, on ne nie pas la réalité – d'abord humaine – impunément : c'est l'histoire des guerres de masse en tous genres, caligulesques. Non celle des escarmouches tempérées, limitées, à la marge. Il n'y a pas d'organisation dans la force, il n'y en a que dans la vérité. La vérité part des situation et de leur dynamique, pour aller vers une paix relative, mais stabilisée. Et sans vérité, nous sommes condamnés à la force, physique ou raisonnante – la pire, celle qui justifie l'horreur, notamment industrielle. Alors qu'il n'y a de juste que ce qui est vrai. La puissance de la force n'a jamais eu de réalité, c'est un imaginaire malade, celui d'une pensée pensant son moi menacé par une relation, ou la nature d'une relation non consentie, non construite, non sélectionnée, non conforme aux principes d'un pouvoir établi, mécanisé.

Comme si on pouvait consentir à une relation : on ne peut que faire face, comme à la faim, à la pluie ou au froid. Il y a accord ou pas, mais ce n'est pas la volonté qui le pose. Le désaccord naît d'abord de cette « usurpation de pouvoir » – les guillemets signalant qu'il s'agit en fait d'une liberté captive dans un système, génératrice d'arbitraire – Le « non » ne nous appartient pas plus que le « oui » – voilà la seule chose à laquelle nous pouvons vraiment consentir : l'autre est moi, et nul ne peut défaire ce fait ou s'en défaire impunément. Si l'autre, comme moi, est bon, vrai (…) ou tend à l'être dans l'idéal, dans une visée commune, et non dans un communisme de vue, il ne peut y avoir ni rupture d'harmonie ni de viol corporel, de conscience ou spirituel. Hélas les tirs ont été croisés, il n'y a plus que des croisades de cruauté et de terreur – d'abord psychologiques (la peur de la peur), invalidant toute vérité et sa recherche.

Dans ce sens et dans ces conditions, aucune détermination sexuelle, de genre, de classe, de statut, de religion (…) ne peut être prise en compte et on ne peut donc se revendiquer de celles-ci pour faire face à une peur, à une douleur ou une violence. Il faut voir ce qu'elle touche et à quel endroit psychologique de notre image elle le fait, de l'idée que nous nous faisons de nous-même et du mal. Et ce n'est qu'à partir de ce mal ou de ce bien – selon la direction du regard, questionnée – que nous devons faire face au conflit ou aux tensions.

Si le mal engendre le mal et le bien le bien, tout est moral, et la morale n'est pas un code où elle est tout, mais un acte, une intention, un geste qui blesse ou répare : il faut bien noter ici qu'elle ne peut, évidemment rien être de plus. Le jugement nous nous appartient pas, et encore moins celui de juger celui qui nous juge – déjà ainsi impliqué dans la circularité du mensonge.

Nous ne sommes « maîtres » de nos corps que dans la mesure de leur intégrité, pas de leur vérité – voila qui n'a rien d'individuel, ni rien de collectif. Nous sommes (dans) une personne humaine et cette personne n'est pas humainement créée, c'est une création assistéemême et surtout si l'humain détermine d'abord sa valeur relative. L'intégrité de nos corps ne nous appartient pas, elle n'appartient à personne : ni à celui qui le possède, au sens d'appartenance, ni à celui qui veut le posséder au sens de domination, collective ou individuelle, contrairement à ce que croient et les machistes, par exemple, et les féministes primaires, et les personnes, et les familles, et les communautés, les lois, les concepts, les dogmes ...

Un corps qui se respecte appartient d'abord à lui-même, non à une image, une idée, un désir ou un principe. Mais nous n'acceptons pas cette réalité ou cette vérité. Nous préférons les idées de ce type et leurs antagonismes de rouages désaxés, leur guerre logistique, alors que nous devrions en faire un principe universel de paix et de respect. Nous devrons bien, un jour ou l'autre, y venir, sous peine de dégénérescence sévère. Comme pour les organes qui le constituent, on ne peut que laisser le corps suivre le cours de ses équilibres, sans les perturber ou chercher à les discipliner, sous peine de constipation organique et même spirituelle, pour en finir.

Nous n'avons nullement à juger notre corps, sa nature, ses moyens et ses fins, nos sexes, nos relations spontanées, ou même nos « orientations », tellement à la mode. Laissons-les plutôt juger nos idées toutes faites, transmises par des traditions étrangères à ce que nous sommes spirituellement et ce qui nous constitue organiquement. Laissons une fois pour toute ce qui appartient à Dieu le rester, autant qu'à la Nature.

Nous n'avons pas plus à juger la nature qu'à lui obéir aveuglément : rien réellement ne nous sépare d'elle au point d'en faire un objet de désir, de réflexion ou de commerce. Nous sommes essentiellement la nature, y compris sans la morale ou la culture la plus « évoluée ». Mais nous le refusons parce que le maître est malade et que nous devons être aussi malades que lui pour lui obéir : nous somme soumis à une dénaturation productive. Ne laissons pas la société de ce maître juger de la liberté nos vies physiques et métaphysiques. Il n'y a que la société de ce que nous sommes vraiment qui soit vraiment.

Comment croire aux vertus de la loi en soi ? Sinon en croyant à la loi de ses vertus ? La loi en soi, c'est la relativité du bien, mais comment croire à sa relativité quand le vrai bien ne peut finalement, dans la pratique, n'être qu'un idéal absolu, une sorte de fantasme ? Seul le mal peut être relatif et nécessaire à la fois – comme, par exemple, la loi de la force ou celle du plus grand nombre – qui ne sont pas celles de la démocratie véritable, vers laquelle tout être libre ou en volonté de l'être un jour, ne peut que tendre avec le plus de détermination possible. Qui crée cette détermination, par delà les moyens pratiques ?

La vraie liberté – donc la source d'une vraie égalité et d'une vraie fraternité – et non des notions extérieures purement politico-philosophiques de la liberté,figées dans un juridique pseudo-transcendant, ne peut se définir par un domaine ou une limite d'application. Sinon l'égalité ne peut plus fonctionner que comme limite arbitraire, réductrice et niveleuse d'une pure application.

La vraie égalité suppose qu'elle est de liberté, exclusivement – source de toutes – et que cette égalité-là est l'une des qualités premières et imprescriptibles de cette liberté. Nullement un principe pratique instrumental venant modifier la nature vive et créatrice de cette liberté dans l'une de ses dimensions vitales ou spirituelles – On ne modifie pas ses sources, impunément, sans les dénaturer.

Sans ses deux autres qualités essentielles, telles que définies par un certain idéal universaliste français, ici, pour les besoins d'une pratique politique et citoyenne d'émancipation personnelle et sociale – qualités non politiques en fait et au départ, cette liberté politique adaptée n'est qu'un leurre, évidemment, impactant directement cet idéal, selon qui les manipule ou invoque (…)

Avant d'être politiques, elles sont donc comme le cœur vivant de la démocratie idéale, s'il faut la réduire à une conception, ce qui est aussi nécessaire pour une certaine société, hélas étatisée, que nuisible, hélas aussi, pour celle demeurant encore libre – mais pour combien de temps – de ses mouvements et pratiques.

La fraternité, cet ersatz politique de l'amour, dont personne ne veut plus entendre parler, après la chute de la théocratie relative des temps anciens, étant impossible à définir vraiment philosophiquement dans un contexte humaniste athée moderne, autrement que par une sorte d'impératif d'unité de synthèse, il est évident qu'elle est – au cœur de la liberté même, comme un gouvernail ou une boussole face au chaos illimité des forces de la violence sociale du pouvoir, en concurrence prétendument « démocratique » – sorte d'offre commerciale spéciale.

En ce sens une liberté privée de ce principe essentiel de fraternité, bien identifié par ceux qui créèrent le triangle républicain français – mais placé en dernier, alors qu'il est premier – ce principe, dans chacune de ses application – dont ne parlent d'ailleurs jamais les lois de la République, ou presque – est privée de sens dans la pratique. Dans chacune de ses applications, sans exception ni limite, ni surtout, domaine séparé.

Puisque là est la source du mal – et parfois de certaines lois négatives – et de tous les « problèmes » administratifs – jusqu'aux plus privés, intimes et domestiques. La séparation des rôles, des libertés, des sexes, des classes, des races, des fonctions, des valeurs et des vérités. Diviser pour mieux régner, doubler. Là est la source des duplicités et des dupes qui les autorisent dans la crédulité de leur représentation la plus primaire, qui est aussi la plus religieuse tromperie






 

mardi 31 janvier 2017

LA VÉRITÉ # 44 CE PIRE QUI VIENT DU MIEUX





" ... cette étrange distinction entre l'âme et le corps, le sacré et le profane."   Martin Luther King





L'origine du mal est économique quand les moyens ou les fins de cette économie reposent sur la violence ; que cette violence engendre, comme toute violence, négation, manque de respect, cruautés et désespoirs, haine et crime, qui engendrent... le pire du pire, dans un système anarchique et destructeur, ne vivant plus que de destruction consommatoire – « créatrice », disent les menteurs de la finance, calculant si le mal peut rapporter plus que le bien.

Le mariage économie-violence est la pire union, couple infernal, calqué sur le prétendu modèle de "la lutte pour la vie" de la nature, avec la haute trahison morale et intellectuelle de faire disparaître toute solidarité infra ou inter-espèces. Pure dénaturation, dégénérescence absolue, impardonnable, crime contre l'intelligence, plus criminel que le crime organisé, puisque, celui-ci, ne prétend nullement se poser en modèle de société, mais de contre-société.

Puisqu'il ne prétend pas au bien ou au mieux, mais à une guerre "légitime" et asociale de banditisme, religion occulte des temps modernes, fabrique discrète des nouveaux modèles. Le malheur est l'adoption toute aussi discrète, de ses méthodes, souvent issues de la guerre. Aussi est-il devenu, ce banditisme, le modèle absolu, aussi bien de la révolte que de l'affairisme.

Ce cœur sale de la modernité, notre manque tragique de bonne foi et de bonne volonté l'ont adopté, approuvé, accepté, sacralisé et établi. Il est né de la progressive disparition du bien, elle-même issue du rêve maudit de main-mise confortable et efficace, d'usurpation légitime et d'imposture vraisemblable, présentés comme une vie meilleure, comme bonheur matériel en soi, comme la fin de l'insécurité spirituelle liée à la recherche de la vérité et de la justice – comme une nouvelle économie, libérée des tourments et incertitudes de la morale et de la pensée, de la sagesse et de justice.

Ce crime organisé, comme certaines guerres, ces « écoles du crime », sacralisation folle de la violence absurde, gratuite, barbare, est la réponse sociale spontanée d'une nature humaine désorientée et désaxée, sorte de révolte ouverte et aveugle contre ce principe du tout est permis, poussé à ses extrêmes pour le dépasser, l'expulser, l'exorciser à partir du mal, dans une sorte d'héroïsme désespéré, dans l'horreur et la cruauté d'une guerre sociale totale, armée, comme conséquence directe d'une fausse liberté issue d'une tolérance générale du mal à partir de l'idéologie économie-violence, c'est à dire du mal moderne, du mal accepté après 1914.

C'est que la tolérance marche dans les deux sens : pour le bien comme pour le mal. Comment comprendre jamais la prétention humaine de corriger la nature – elle-même chemin vers Dieu, et inversement. Il n'y pas de mal dans la nature, le mal est social, -- social négatif – qui détruit la nature, comme il s'oppose à Dieu. La nature, seule source de liberté – dont la finalité est évidemment Dieu, qui lui donne son sens : la science elle-même doit puiser le sens de sa recherche à partir de ce sens complet et parfait -- comme un cerisier en fleur.

Ainsi, nous ne devrions pas tolérer ce qui existe, et surtout pas la nature !  A t-on à tolérer sa mère ? Ce serait plutôt à ce qui existe de tolérer notre trahison permanente. Mais avons -nous encore les moyens de le comprendre, si nous ne nous donnons que ceux du mal tolérable ou relatif et généralisé, comme une sorte de cancer moral acceptable ?

Dieu n'est pas une leçon de tolérance : il est ce qui est – d'où plutôt le respect absolu nécessaire vis à vis de ses expressions significatives et révélatrices, notre devoir de compréhension et de lecture du mal comme conséquence première et dernière du refus révolté de ce qui est.

Le mal n'est pas autonome, séparé, c'est une conséquence, réponse « positive » du négatif, à ce qu'il ne faut pas faire, provoqué par une fausse liberté, qui elle, autonomisée, devient mal supérieur, absolu, vraiment séparé et irréparable, violence nue. En ce sens, le mal est l'expérience scientifique de ce qu'il ne faut pas faire, de ce qui ne peut être, du néant alternatif, cette alternative du néant, fascinant comme un grand brasier magique, surpuissant face à notre intolérable impuissance d'être et d'éternité.

Quelle liberté valider sans le respect absolu qu'elle implique ? Cet absolu respect est aussi, évidemment, humilité absolue, d'où la place de Dieu et non du moi, du social ou de l'histoire. En ce sens, une certaine science moderne porte un très lourde responsabilité, dont elle ne peut se débarrasser par la simple invocation de principes qui ne lui sont liés qu'en particulier, et ne sont que pur nihilisme, pur banditisme.

Il y a deux pôles, la Nature et Dieu : le problème de l'Occident est de les avoir créés et séparés. Ils n'existent nulle part ailleurs, et ils ont engendré, depuis Rome, une nouvelle sorte de bien et de mal, toute les dichotomies, les dualismes qui détruisent aussi bien l'idéal que la morale intrinsèques au monde. La morale éternelle, dont la voix s'exprime tantôt par la parole de Dieu, tantôt par celle de la Nature – reprise par une science authentique, morale et idéale, qui ne peut, pas plus que le religieux authentique, être un pouvoir, c'est à dire une liberté négative.

Nous n'aimons plus le monde, nous ne savons plus que nous adorer nous-mêmes comme des déséquilibrés mentaux pavloviens, comme des rats de laboratoire.  

Il est hors de question, sous prétexte qu'il s'agirait d'un cancer généralisé, comme guerre, haine ou égoïsme, d'accepter passivement cette réalité uniquement psychologique, idéologique et fantasmatique. Dieu et la Nature sont les seules vérités réelles possibles et leur harmonie est la seule paix possible en soi et hors de soi, avant et après la mort, la souffrance et le sacrifice. Et ceci, quoi qu'on en dise, est définitivement acquis, à partir de leur probante absence ou disparition -- très précisément.

Pour ne pas détruire cette harmonie, il fallait commencer par ne pas la salir, sous le prétexte fallacieux de faire mieux, comme la violence ne sait que le faire au nom de l'immoralisme débusqué par Krishnamurti dans son dévoilement d'une volonté imposée ou subie de respectabilité qui n'est autre exclusivement, que celle de puissance et d'un pouvoir séparé de tout – hors-sol, contrairement à toute loi de nature, à toute sagesse, divine ou pas.

Le mieux est le pire ennemi du bien : il suppose que celui-ci n'est pas suffisant ! Quelle est donc cette suffisance proclamant l'insuffisance du monde ? Cette façon de voir n'est plus supportable, elle doit être abandonnée d'urgence, sans attendre que la vie elle-même nous abandonne.

Des gens qui veulent toujours mieux ou plutôt toujours plus, malades qui ne croient en rien, complices d'un système qui a détruit et Dieu et la Nature, et qui, par leur masse critique, sont directement responsables des libertés négatives qui nous détruisent en retour, sous l'insidieuse anesthésie d'un principe de plaisir vicieux, devenu le centre mou de notre système social et intellectuel.

Il n'y a pas trop de liberté, il y a la vraie et la fausse, celle de la violence, celle qui ne connaît ni ne reconnaît rien. La preuve en est que cette liberté-là n'est libre de rien : elle est inévitable comme catastrophe logique, prévisible.

Hors la loi de la vérité, il n'y a plus de loi, il n'y a que de petits rois de la force nue contre l'intelligence du monde, contre sa paix et sa beauté. Nous aurions dû retenir cette leçon de la guerre, que ceux qui l'ont connue avait apprise le cœur saignant et comme purifié par le feu du mal. Le mal profond est culturel, il n'est pas naturel.










vendredi 20 janvier 2017

SUR LE FÉMINISME # 1




" (...) cette chose terrifiante qu'est la respectabilité, si bien cultivée par l'homme; or, être respectable, c'est suivre une morale basée sur des critères qui sont, en réalité, fondamentalement immoraux."          


                                                         J.  KRISHNAMURTI






La sexualité – dont le sens va bien au-delà du sexe – , au contraire du genre, est l'un des derniers espace privé de liberté dans lequel une humanité aliénée puisse, l'instant d'un soupir (…) qui n'est évidemment pas seulement physique mais aussi spirituel, retrouver une innocence perdue et un ressourcement reliant et régénérateur – face à l'horreur du monde des puissances qui la contrôlent – depuis le début, dans les sociétés étatisées.

Puisque ces puissances ont mis l'humanité en esclavage pour être, et en quelque sorte la remplacer dans son essence positive. Il était donc parfaitement logique que ces puissances fassent tout – et elle y ont partiellement réussi, là comme ailleurs, pour la convertir à leur violence – d'abord psychologique : celle de l'éternel esclavage, celle du maître et de l'esclave.

Mais cet espace préservé, source de la famille, comme il y a une nature préservée, est aussi un enjeu de pouvoir, par delà celui de la puissance, puisqu'il est le lieu de reproduction conforme, à travers la famille conjugale conforme d'une humanité de système et non de famille élargie, où les rôles de pouvoir ou leur distribution doivent être initiés puis contrôlés. La bonne marche d'une humanité d'élevage dans un monde bien « maîtrisé » est à ce prix : tout doit être défini à sa place jusqu'au moindre détail, pour éviter la perte et la perte d'un temps précieux pour la production d'une puissance sociale négative, établie contre les valeurs de la personne, illimitée.

L'un des aspects les plus oubliés et méconnus de la condition des femmes – et encore aujourd'hui – est leur statut de mineures éternelles, lié à leur rôle « d'auxiliaire familiale » d'un côté. Le terme « d'auxiliaire », employé à dessein ici, a quelque chose de tragi-comique dans le sens où il exprime un rôle essentiel non reconnu, qui n'a pas fini de révolter celles qui subissent la loi tacite de sa fonction socio-économique cachée. Pour estimer la dimension du travail effectué par ces « auxiliaires » traditionnelles et modernes, il suffit de voir le nombre d'emplois que le travail progressif des femmes a permis de dégager pour les remplacer, justement dans cette « fonction », "économiquement libérée".

Le statut éternel ou universel de mineures pour les femmes, en général et en « genre », est lié à tellement de domaines qu'il est bien difficile d'en discerner les tenants et aboutissants dans leur totalité. Nous regardons, quant à nous, au fil des détours de la pensée, ce qui est, plus que ce qui fut, comme étant simplement la source éternelle de ce statut minoré et rabaissé, malgré tous les discours sur les "droits" (...), ou les lois alibi.

Les contraintes liées à la mise au monde et à « l'élevage » des « petits » sont à la fois spécifiques et universelles, et représentent – au maximum idéal de leurs réponses – un art rare, un travail et un dévouement si immenses que n'importe quel juste « salaire » de la peine "dépensée", renverserait sans doute le système salarial le mieux établi au monde. Premier esclavage donc, même si encore largement « consenti », basé sur une vocation naturelle abusivement socialisée dans un sens. Il est la base essentielle, physique et morale de la fondation de l'humain dans l'un de ses équilibres vitaux et métaphysiques essentiels, mais nié et réduit à une caricature familiale.

Non seulement cette sorte de vocation, au sens positif, n'est pas reconnue dans son importance totale, mais elle est exploitée de la pire façon, de manière traditionnellement universelle, sauf exception dans les cultures sans doute les moins matérialistes – apparemment de plus en plus raréfiées et ridiculisées.

Les matérialismes ne laissent la parole ni la décision aux plus laborieux, aux plus dévoués, aux plus essentiels : ce sont des systèmes de spéculation pure et de colonisation à outrance. Ce premier esclavage féminin est absolument économique et n'a rien à voir avec les diverses idéologies politico-religieuses qui le justifient a posteriori, au passé, au présent et pour l'avenir, dans ce qui constitue à nos yeux, notre civilisation, donc « la meilleure ». Ni donc, avec celles qui prétendent le supprimer en prenant le pouvoir intellectuel.

On peut développer l'aspect économique de l'exploitation des femmes dans tous les sens, à tous les niveaux, dans tous les domaines, puisqu'elle les touche tous, de notre enfance à notre mort : en général, nous sommes tous faits, satisfaits, assistés et soignés et enterrés par des femmes, dont le rôle universel est inversement proportionnel à leur statut conjugal, familial, professionnel, social, politique et culturel.

Mais il est évident que des esclaves, domestiques d'abord, ne peuvent prétendre à aucun pouvoir – ce qui n'est d'ailleurs pas forcément une mauvaise chose en soi : il n'est pas du tout acquis que l'exercice de ce pouvoir dans ce qu'il peut avoir de sale les libérera définitivement de l'esclavage. Il se peut qu'elles ne se voient libérées d'un esclavage domestico-familial que pour en connaître un plus dur encore, au niveau d'un marché qui ne peut que détruire leur culture propre de femmes et de mères, détruire la dignité de leur féminité pleine, et non pas « spécifique » – qui ne fut peut-être, paradoxalement, un peu reconnue qu'à certaines époques du Moyen-Âge, avec, par exemple des cultures d'amour courtois. Mais ceci est un autre débat.

Esclavage et pouvoir sexuel ou de genre. Pouvoir qui n'est pas seulement basé sur les séparations des élites et du peuple ou des hommes et des femmes, mais aussi, d'abord et surtout entre maîtres et esclaves – depuis les origines des temps, sous quasiment toutes les civilisations – excepté les plus spirituelles (Grecs, Celtes… en Occident.)

Le propre de l'esclave n'est pas de ne pas être au pouvoir, de ne pas être maître : il est de ne pas être libre, soi-même, de sa nature et de ses aspirations, d'être dépendant, à tous niveaux, de l'autre. 

La réalité première de ce monde, disait Camus, consiste d'abord en ses institutions. Établies ou implicites, écrites ou non, elles valident, enracinent et perpétuent la hiérarchie des dépendances responsables de l'ordre social. La recherche d'une égalité de pouvoir, en ce sens, est un suicide plus collectif encore que le sexisme masculin comme instrument ancien usé par les abus et la corruption inhérente à tout pouvoir.

A ce niveau, il est paradoxal de noter certaines ambiguïtés dans cet ordre, parfois exprimées de façon tout à fait populaire. Dans le Blues, par exemple, il est fait allusion de façon récurrente et plaintive, au patron et à la femme en termes interchangeables masqués, alors que l'homme, par une sorte de convention d'évidence difficile à nier, est censé dominer partout la femme.

Il faut dire que notre système est très intelligent, qu'il couvre et perpétue l'esclavage sous une forme contractuelle mutuelle, légale et même respectable. Que le pouvoir de l'humain sur l'humain est gravé dans les têtes et les cœurs au niveau d'obligations morales enracinées dès le bas-âge. Tout commence à l'école, comme on dit. Ainsi, amour, respect, partage, fraternité, responsabilité ou respectabilité sont socialement ritualisés par des postures et des formules bien connues, plus liées aux images encadrées et convenues que nous en donnons à nos propres yeux publics ou privés, qu'aux réalité pratiques que nous vivons – à part – au quotidien en public, en entreprise, entre amis ou « à la maison ». Vous savez, ces impitoyables réalités coulissières du théâtre de nos vies.

Nous savons tous que le pouvoir sur l'humain, source de toutes les satisfactions dans notre système de domination, est ce qu'il y a de plus important dans nos vies, surtout pour l'immense majorité d'esclaves que nous sommes si discrètement devenus .

Ce système n'est pas à proprement parler un système d'esclaves à l'antique, c'est un système d'esclavage moderne, ou la vie de tout le monde dépend de celle de tout le monde tellement plus "qu'avant". Système de liens qui entravent et obligent absolument, codifié et réglé comme papier à musique pour l'harmonie d'ensemble : celle d'un commerce et d'une l'industrie révolutionnaires, illimités.

Dans un tel système politique, tout rôle est éminemment économique – surtout celui qui n'a pas de statut ou un statut non reconnu : on en fait ce que l'on veut, au gré des calculs et des contraintes. L'économie souterraine tacite, sur-productive et sur-exploitée est le négatif vrai de l'image donnée : ceux qui n'existent pas sont bons à tout, quasi-gratuitement. Pour les femmes (et beaucoup d'autres) : deuxième esclavage, celui de l'image conforme épuisante à laquelle se soumettre pour survivre.

Sans développer plus loin les rouages du système des systèmes, celui de l'argent-roi – puisqu'il les domine tous dans l'espace et le temps, pour l'instant et depuis pas mal de temps déjà, on voit bien, si on élargit sur les enfants et le travail des enfants, notamment – qui a reculé chez nous pour apparemment se développer dans les pays « en retard de développement », à partir de quel niveau le statut des personnes humaines est établi, par le pouvoir du système de puissance dominante, pour assurer un certain type de survie des sociétés qui le constituent et le renforcent, et de ce qu'on peut appeler  une humanité en expansion – dont la moitié est constituée de femmes, et le reste de pas mal d'enfants.

A ce niveau de réflexion, nous ferons une remarque : aussi bien pour les anciens « nègres » des marchés aux esclaves (ressemblant tant d'ailleurs  à ceux aux bestiaux), que pour le "statut" des femmes et des enfants, un point de dénomination commun  est celui de minorité légale et non pas sociale – comme il est à la mode de le dire,  puisqu'ils peuvent être même majoritaires – Ils ont tous été, sont encore, et seront toujours demain, des incapables juridiques, à l'image d'« handicapés » sous tutelle étatique, patronale, familiale ou autre, comme parfois la religieuse, sous certains cieux bien encadrés

Tous se sont révoltés, parfois ultra-violemment, un jour, tous cherchent et obtiennent un statut évolutif et émancipateur, permettant des améliorations sectorielles chèrement arrachées, qui les lient toujours plus au système dans une dépendance malsaine privilégiée, quasi-incestueuses, dans un sens.


Forêts, sols et sous-sols, océans, (…) animaux, peuples primitifs, femmes, enfants, familles font – qu'on le reconnaisse ou non – partie des ressources naturelles exploitables par les systèmes économiques en général, depuis les débuts d'un certain monde organisé, notamment urbain, commercial et industriel – chacun de ces tristes systèmes travaillé avec l'âpreté du réalisme propre à son idéologie de survie – elle-même source de conflits divers et infinis, dont la guerre des sexes, au final, ou celle des générationsde plus en plus violente, pour donner des exemples moins flagrants que celui des guerres ethniques, coloniales ou économiques.

Pourquoi aller chercher ailleurs les sources de ces conflits, et notamment du sexuel ou de genre, et des esclavages, auxquels ils aboutissent inévitablement ? Toute réalité est de nature, même dénaturée, mais toute vérité est équi-libre, équité et liberté.

On peut toujours invoquer des principes : comme ils ne sont pas appliqués pour les raisons décrites plus haut, à savoir une économie coupée de l'humain et de la liberté, séparée aussi, évidemment -- puisque c'est un tout -- du respect général de la nature, et qu'ils ne vont pas, dès le départ, dans le sens d'une limitation intelligente de besoins de base -- à déconnecter absolument des désirs et volontés de puissance, il faut recourir à la force, à la...violence, dite légale.

La force de la loi est invoquée comme rendue « nécessaire » par cette situation. En désespoir de cause, c'est utiliser la force contre la force, ce qui ne résout rien. La force de la loi s'oppose à la loi de la force, en utilisant cette même force, en la soumettant à une autorité légitime, légale – sans parvenir jamais à en faire disparaître l'arbitraire qui lui est intrinsèquement lié.

On peut même se demander si ce monopole de la violence n'aiguise pas les appétits de ceux qu'il combat autant que ceux qui en « bénéficient ». Il peut se privatiser (...) Ici le désespoir est la cause du désespoir de cause... A qui se vendre pour pouvoir racheter sa liberté ? Il n'y a ni vérité ni dignité dans le désespoir de l'esclavage, pas plus en logique qu'en économie. L'esclavage est d'abord et essentiellement ce désespoir-là -- que nous n'avons pas à partager : il est trop lié à celui des maîtres...

Faire respecter par la force un principe n'est pas l'appliquer, c'est le forcer, le dénaturer : on connaît les arguments de maîtres, leurs bonnes raisons ou leurs bons sentiments. Il faut donc d'abord se demander ce qu'est le principe de liberté. Non celui des libertés citoyennes, mais celui de la liberté des personnes en soi -- qui font les citoyens.

Nous prenons les Droits de l'homme comme une fin alors qu'ils ne peuvent être qu'un moyen et un début. La personne n'est pas une objet analytique individuel. Déconnecter la liberté de la sa nature profonde est une erreur : elle lui donne un sens, infiniment plus loin que le droit – quel qu'il soit, et qu'elle confirme, s'il est juste, ce droit, qui n'est qu'un outil pratique, utile ou inutile.

Mais cette justesse-justice a pour critère la personne vivante, sociale, laborieuse ou amoureuse, familiale ou ethnique (…)  : que vient faire le sexe en tant que genre social dans la liberté naturelle de cette personne ?

Ce n'est pas le social qui fait la personne ou l'économique ou le culturel : cette personne est aussi donnée, naturellement ordonnée. Le social ne fait trop souvent qu'un individu séparé de cette réalité. La preuve : il transforme le sexe en dialectique du maître et de l'esclave intégrés dans son système "parfait", comme tout ce qu'il touche d'ailleurs, en nous aveuglant d'illusions magiques, mais tragiques.

Le social vrai doit partir de la personne et non de la société de système, pour construire une socialité libre dans les limites ouvertes où la vie et la survie de chacun ne dépendraient pas de celle de l'autre d'abord, mais de son travail et de sa volonté propre – ni collectivisée, ni privatisée.

Le cœur du social, le familial, et le cœur du familial, le féminin comme matrice sociale, ne peut ni ne doit être enfermé dans des structures d'exploitation et de contrôle de la richesse de son indispensable apport créatif, et pas seulement reproductif : le vrai social doit s'organiser autour du féminin, librement, par coopération et association libre et responsable, naturellement garantie par les liens amoureux et familiaux, et non pas, illusoirement, par les lois d'un système basé sur sa colonisation ou sur une traite légale administrée des ressources de chacun.

La demande ou la recherche d'égalité sociale, juridique ou idéologique (…) entre hommes et femmes, ou demain entre parents et enfants (…), est légitime dans le sens d'égalité dans la liberté de la personne humaine à être ce qu'elle est dans sa nature et ses aspirations naturelles, mais le social, le juridique ou l'idéologique (…) n'ont rien à voir avec cette égalité-là, en réalité : ils ne peuvent que garantir théoriquement ce qui peut être -- ironiquement, absolument absent dans la pratique d'un système non-conforme à un principe d'approfondissement créatif des droits naturels positifs de la personne humaine.

Ainsi, sous prétexte d'être extérieurement imposé par la force à ceux qui le refusent, ce principe impératif d'approfondissement du droit de la personne en tant que telle, est détourné depuis le début vers des statuts conditionnels catégoriels autonomes ou particuliers, égoïstes et criminels, au lieu de renvoyer à la personne elle-même dans son unicité unificatrice libre et naturelle – qui devrait être la source même du droit de chacun dans sa socialité.

Ici, comme ailleurs, la soit-disant réparation du mal ou de l'oppression sociale commence et finit par un viol de conscience et de liberté physique d'être ce que l'on est, de nature et de volonté, dans une société respectueuse de cette réalité première, sinon quel est le sens de cette société ?

C'est pourquoi, cette demande d'égalité – ici comme ailleurs – doit être assortie d'une précision de liberté personnelle effective inaliénable, permettant de baser ce droit sur une réalité humaine authentique et reconnue comme telle, au lieu de reconnaître le statut générique d'un ayant droit théorique qui devra se battre, sans certitude de résultat, contre un monde hostile, non réduit à un minimum de respect, pour faire reconnaître pratiquement, peut-être encore, son droit PARADOXAL d'exister, puis d'être libre d'être ce qu'il est, alors qu'il s'agirait d'aider à l'appliquer d'abord et seulement, au lieu de le... chercher !

C'est pourquoi enfin, cette précision de liberté personnelle effective inaliénable doit être, préalablement, socialement acquise pour ne pas avoir, en plus de la reconnaissance de la personne humaine en tant que telle, dans ses dimension essentielles, à acquérir seulement le droit incertain de porter une demande de reconnaissance d'égalité de liberté personnelle contre une pratique collective imposée par le fait même de l'absence ô combien productive de cette précision qui devrait être supposée acquise dans toute revendication, de ce fait-même, rendue absurde et ridicule, d'égalité.

Ce raisonnement a l'avantage de ne pas spécialiser l'égalité juridique et de décloisonner la personne humaine – qui ne peut se découper en morceaux de droits, étant une intégrité – de la faire sortir des catégories analytiques enfermant son être dans des rôles, des situations et des statuts préfabriqués par un système sans rapport réel avec une vie et des souffrances volontairement ignorées, et au final sans lien avec ses qualités essentielles réelles particulières positives, quelle que soit cette personne.

Ainsi, enfin, la singularité de chaque personne humaine, « sans distinction », doit-elle lui appartenir en propre par principe – autant que l'intégralité et l'intégrité positives de son corps et de ce qu'on peut approximativement nommer son esprit – et non à un groupe, ou une catégorie majoritaire, générale, minoritaire ou spécifique.

Là est le point précis où l'idéologie (et non le combat) féministe est sorti de la vérité humaine de la réalité qui aurait pu la soutenir (s'ils n'étaient pas évidemment antagonistes), mais qu'elle combat malheureusement, sans le savoir, par voie de conséquence, aux côtés d'un système qu'elle rejette violemment et aveuglément par ailleurs, exactement comme le pouvoir lui-même combat la liberté, au lieu de  ramener celui-ci en douceur à la vérité cachée de sa raison d'exister -- comme  le pêcheur patient ramène un poisson carnassier géant.

La véritable et oubliée raison d'exister de ce système, consenti par la force, où nous survivons étant, plus que la survie superficielle et inutile de tous – justement – d'abord de donner sens à une société ainsi organisée – puisqu'il est là, ce système – et de faire reculer ses barbaries spécifiques ou spécialisées, par des méthodes désolidarisées de la violence pure, quelle qu'elle soit, du mensonge et des  horreurs toujours inédites qu'engendre inévitablement cette violence, au profits de ses manipulateurs d'altitude technocratiques de pouvoir, contre la liberté humaine dans son ensemble inclusif

 Malheureusement, pour l'instant, le système établi est le contraire autorisé du recul de ces barbaries : il les cultive au nom de la morale productive et reproductive et n'a pas réussi à dépasser la misère endémique de ses minables et cruels « moyens ». Il n'a progressé que dans le leurre spectaculaire de luttes « sectorielles » contre-nature et désespérantes, passant par ses fourches caudines juridiques d'airain romain, plantées au cœur saignant d'un humain dé-sexué et stérilisé– au lieu d'accoucher d'une autre humanité annoncée, la vraie, l'éternelle, la transcendante.





dimanche 8 janvier 2017

LA VÉRITÉ # 43 MEDUSA, LITTÉRAIRES DE TOUS LES PAYS








MEDUSA : LITTÉRAIRES DE TOUS LES PAYS


Contre l'enchantement de la corruption




Le littéraire c'est peut-être de la littérature, mais pas forcément l'inverse  : l'écriture n'a rien à voir avec une discipline de sciences humaines ou artistique normalisée, si proche soit-elle par moments de celles-ci – auxquelles il semble naturel et logique de tout ramener pour la pure praticité d'un classement arbitraire, mais précis comme une fiche anthropométrique. Il est bien plus que tout ça, que ces ingrédients de basse-cuisine ou de haute couture.

Tout ce qui est écrit est forcément littéraire – y compris le scientifique, le juridique, l'intime, le témoignage ou le journalistique. L'écriture est l'expression d'un style personnel ou professionnel, lui-même expression de quelqu'un et de son milieu d'origine, d'appartenance ou de prédilection.

On voit bien l'autonomie et même la liberté du littéraire, parfois, par rapport à tout cadre spatio-temporel, et combien il touche plus encore au spirituel qu'au prétendument politique – qui ne fait que résumer une situation par rapport à un pouvoir, plus intellectuel ou psychologique qu'autre chose, au sens bourdieusien, si on veut. Autre manière de classer l'inclassable écriture. En tant qu'expression d'un milieu situé, on voit bien l'objectif purement dialectique du classement. Il y a tellement de choses au dessus du pouvoir que ce classement finit dans le ridicule.

La littérature « blanche », elle, raconte une histoire originale et divertissante avec un alibi culturel central intégré, vendue à un public en vertu d'une demande calibrée en un genre ou anti-genre (…), et « la noire », elle – si libre hier – finit par la rejoindre, une fois connu un certain coefficient de rentabilité : tout est assimilable avec le temps et une forme adaptée d'intégration. Histoire fabriquée la plupart du temps à partir de quelque sujet-centre d'intérêt, événement historique, obsession de l'époque ou mode intellectuelle. Ce sont, comme au cinéma, « des événements n'ayant pas de rapport avec quelque réalité existante », sauf qu'au cinéma, en général c'est faux, pour préserver une distance de sécurité : ici, la plupart du temps, c'est vrai .

La plupart du temps, nous sommes dans des jeux de l'esprit, ressort psychologique ou l'imagination mécanisée plus ou moins débridée ou ordonnée, selon les goûts – la plupart du temps romanesques. Le roman – surtout moderne – parle d'une chose en en disant le moins possible avec le plus de mots possibles dans une sorte de monologue dialogué, distribué, ressassant idées ou sensations standards selon des recettes éprouvée ou innovantes (découpages, mises en scènes, chronologies, éclairages, sonorités, décors, époques, arrière-plans, personnages... )

On imagine guère un Hugo, un Balzac ou un Zola parlant d'une chose sans intérêt pour l'humanité entière ; on voit bien le peu d'intérêt que celle-ci suscite, par contre, dans le roman contemporain, où l'ego psychologique est roi en son miroir, dans son mouroir viral, intellectuel ou sentimental.

S'il en est ainsi, c'est que le littéraire est mort. Sur son cadavre danse toute une sous-humanité de haut du pavé ou du panier de révolutions « sociétales » aux mœurs les plus absurdes ou abjectes. Le journalisme global et voyeur a investi d'aristocratiques demeures, des propriétés bien cossues, mais aussi des havres d'harmonie et de paix, des refuges en altitude ou de chasse, des temples de sagesse, confondant dans une même haine et jalousie palais de papier bible ou pas, doré sur tranche, et bouteilles à la mer, au message jauni ou mangé, écrit avec du sang ou des larmes, défiant le temps, l'espace et les pouvoirs. Refondant le tout dans une culture ou contre-culture de masse, de prêt-à-consommer, pré-vendue par tous le médias du monde mondialisé, avec étiquette démocratique en bandoulière de couverture.

C'est que le littéraire, cet affreux privilégié, cet horrible élitiste, avait des exigences, une morale, un style, une forme et un fond, une valeur humaine – qualité sans rapport avec un certain conformisme humaniste – dont l'universalité ne faisait pas débat : son évidence était parfaitement partagée, non par pure soumission, mais par respect pour un travail d'ensemble et surtout pour son sens. Respect venu d'un peuple cultivé – non d'un lectorat fabriqué – peuple comme celui qui enterra Hugo et bien d'autres, sans que journalistes ou gouvernement aient eu besoin de mobiliser officiellement qui que ce soit pour une journée.

La culture d'un peuple n'est pas culture populaire en soi, sans plus. C'est une culture qui reconnaît et rend populaire le travail des meilleurs – c'est à dire d'élites ouvertes – non d'élites nommées ou renommées, mais celles dans lesquelles chacun peut se reconnaître, sans qu'elles soient forcément reconnues officiellement. Même et surtout si cette première reconnaissance force la seconde avec le temps, ou pour un temps consenti. De quelque origine qu'elles soient, ces vraies élites naturelles : le cœur est ligne droite dans un monde fourbe.

Le peuple cultivé avait ses valeurs « classe moyenne » hors classes, du temps où il y avait un peuple ni pauvre ni riche, mais d'une culture partagée par consentement mutuel spontané vers un idéal de vie plus libre ou meilleure. Et un certain littéraire servait et conservait d'une certaine façon, avant le divorce de la modernité, un héritage supérieur incontestable, tout entier fait de vérités et d'excellences ordinaires et extraordinaires. L'ouverture à ces élites et leur ouverture concernait tout ce qui avait qualité. C'est cette qualité qui faisait la gloire des « ventes » et non l'inverse.

La qualité du littéraire ne venait pas de la conformité ou non-conformité à un genre dans le laborieux perfectionnement de son adéquation à une définition intellectuelle ou conventionnelle, elle venait de l'écriture authentique et de celui qui tenait la plume, racontant son histoire ou celle d'un autre dans une sorte de témoignage de vie, de pensée ou de spiritualité – et plutôt, pour les meilleurs, pour l'éternité que pour la gloire temporelle ou l'argent d'abord.

Cette qualité n'avait rien de spécifiquement urbaine ou située : elle fonctionnait plutôt à l'universalité qu'à la mondialisation. Elle n'avait pas encore été fragmentée en écoles ou en chapelles, conservées en mouvements ou périodes. Elle n'était pas encore un théâtre d'opérations, historicisé, sociologisé, mis en scène avec ses jeux de rôles et ses masques antiques remis au goût du grand jour moderne, avec ses « coming out » domestico-spectaculaires, ses héros et anti-héros de faits divers ritualisés, ses bandits de petits chemins désinfectés.

La qualité venait de la meilleure façon de raconter – c'était tout, et parfaitement suffisant : la morale de l'histoire ou sa poésie, chacun était assez grand pour l'apprécier lui-même, sans le secours d'un prescripteur para-scolaire ou d'accompagnateur propagandiste, dont la tâche est de tordre ce qui est dit dans le sens du vent ou de l'histoire. C'est que l'école n'était pas encore obligatoire jusqu'à 16 ans : l'école mutuelle -- celle de la vraie vie -- n'avait donc pas été empêchée et interdite.

L'intelligence était libre de se former sans se formater, sans se conformer : le littéraire était libre comme l'air, dans un sens ; libre de beaucoup de mouvements – aujourd'hui entravés par le formalisme des pensées uniques ou techniques – des deux côtés du manche – conditionnement que dénonçait déjà Céline – mais dénonciation que reprirent aussi, salement, certains marxistes contre les non-conformes à la ligne de révolte anti-scolaire du dogme totalitaire moderne de rédemption collective.

Ce ne sont pas les bourgeois qui ont détruit le littéraire, ce sont les révolutions prétendument scientifiques. Ces révolutions qui n'ont aujourd'hui à leur « bouche d'ombre » hugolienne que le terme de « récit », comme on re-composerait et poserait des dessous sur un squelette, lui redonnant apparence de sexe, après l'avoir décharné et neutralisé, à la chaux vive -- en social-individu.

Les nazis en leurs camps d'horreurs ne firent pas mieux. Il faut bien, en guise de mouche, quelque saupoudrage poétique, à ce froid discours de docteur social-matérialiste à la Mengele, il faut un peu de cuisse à ce cadavre, comme pour un vin trafiqué : le bouquet final étant très proche de celui qui s'élève en vaine colonne d'un tombeau égyptien violé par des barbares à binocle et barbichette à la Freud and Co. La poussière de vie est un peu sèche à la gorge de ces employés de musée, caquettes barrées de mystérieuses runes. Une fois la personne humaine pleine et entière disparue des radars littéraires, les rats envahissent le navire. La Méduse nous médusera encore longtemps avant que ne renaisse de ses cendres et de celles du monde, le dieu égyptien de ce qui est.







dimanche 1 janvier 2017

KEROUAC JACK MEMORIAM # 3 LE BOXEUR ET LE FOOTBALLEUR







" Les réformateurs ne sont-ils pas allés jusqu'à repousser d'innocents symboles asscociés à une pratique condamnable, en dépit de la grande indignation de leurs contemporains ? "
                                                                                                  GANDHI
                                                                                                                                            


« Pour briser la barrière du langage avec des mots, il faut que vous soyez en orbite autour de votre esprit […] cela peut paraître vain mais j'ai lutté avec ce problème angélique avec au moins autant de discipline que Job. […] Je ne peux pas considérer comme libre un être n'ayant pas le désir de trancher en lui les liens du langage. »                         
                                                                                                 KEROUAC




Quoi que vous fassiez, vous trouverez toujours, non pas un redoutable bouc émissaire à persécuter, sous votre tapis, comme dans la chanson oubliée de Dylan sur la chasse aux sorcières, mais une sorte de contre-autorité morale de service remplissant à merveille quelque basse besogne de persécution es philosophie politique ou morale.

Rouage bien logé à l'intérieur du cadre huilé de l'anti-système occidental de révolte de remplacement du même par le même – de préférence professeur, critique ou journaliste attitré, prescripteur spécialisé. Sans parler du péché de mensonge par omission sur la vérité de votre compte.

Sorte de commissaire culturel occulte aux exécutions intellectuelles officielles des débordements de la marge tolérée. Ceux du billard par la bande, des bandes à part, comme aurait dit Ferré, dans ce sens innocent de l'amour instantané, si bien chanté par un Guthrie – loin du Nobel, celui-là – qui se méfiait même du grand Withman en personne – et que le show-biz n'avait pas même commencé à entamer qu'il était déjà parti loin, un peu comme Jack – pas vraiment stable dans le Système Établi des assis rimbaldiens.

Il y a des pensées qui ne nous effleurent pas, parce que d'autres nous enracinent hors du désir lui-même, au milieu du corps, chevilles libres, comme Kerouac le fut dès le début, lui qui ne fut pas un « compagnon de route » – mais presque à l'opposé, toujours sur la bonne parallèle sans jamais collaborer. Comme quoi la sensibilité ne fait rien à l'affaire : l'obédience n'est pas essentielle face au cœur – qu'il soit courage ou charité.

Aucun collectivisme, avoué ou caché, n'admettra une seule liberté personnelle de penser ou de ne pas penser, de conscience, de parole ou de ton au niveau de quelque forme d'expression que ce soit, d'où cette sorte de convergence objective conforme des cadres standards de l'être et du faire, de la forme et du fond, notamment dans le domaine culturel officiel, ou non-officiel ( – qui n'est que sous-ensemble de secours ), dans sa fonction dite et redite si nécessaire – de contrôle filtrant du spontané, du naturel, de l'humain et surtout du spirituel libre, non codifié, non affilié, détachéfonction si évidemment nécessaire que les meilleurs finissent par y croire.

Tous les matérialismes mènent à Rome, dans chaque forme socialisée de modèle de discipline non consentie d'une violence fondatrice quotidienne, contre toute spiritualité profonde, originale, unitive, débrayée. Dans ce sens l'humanisme le plus « innocent » est un fascisme larvé, l'inverse aussi : la violence y est inévitablement légale, ritualisée, fêtée au Colisée, ce primo-Panthéon. Le pouvoir intellectuel absolu corrompt absolument.

La fonction ou le rôle de ces personnages-clés dans la diffusion, la transmission de l'orthodoxie ou du dogme, dans son rapport paternaliste-fraternaliste à une désobéissance civile exceptionnellement autorisée dans sa liberté contrôlée du moment, se saisit parfaitement dès que l'on songe au fonctionnement organique du catholicisme par exemple. Tout le monde sait que ce communisme libertaire-là ou autoritaire-ci, est aussi éternel que Dieu le Père Ubu. Comme lui, on peut dire qu'il en connaît un rayon. Un Camus n'aurait certainement pas dit le contraire, pourquoi manquer le rappeler autant qu'il faudra ? Peu importe l'ubuesque flacon, n'est-ce pas ?

Ici, sont aux prises le footballeur – non « le voyou d'Alger » – mais le mystique de Lowell, avec le boxeur de Windy City, et l'on se doute bien que la façon d'attaquer du dernier est essentielle, au moins autant que le bluff et le harcèlement psychologique qui vont avec. Sauf que l'un haïssait sans haine l’amphithéâtre flavien et ses 75 000 spectateurs. Niveau pedigree, tous deux ont leur lettres de noblesse du pauvre, équivalentes malgré la presque vingtaine d'années qui les sépare : tous deux à leur façon hoboes à la London, l'un pendant la Grande Dépression par nécessité, l'autre dans les fifties par volonté, même si la wilderness de l'un est beaucoup plus faite, finalement, de la jungle des néons mafieux d’un Chicago surréel et de sa pittoresque inhumanité urbaine que des grands espaces sauvages du Nouveau Mexique ou de Californie, célébrés au Tockay d'une spiritualité populaire impitoyablement déniée par la moralité supérieure athée des critiques new-yorkais les plus progressistes des sixties du Nouvel Âge d'or en barre.

Les points communs, excepté qu'il furent aussi poètes, s'arrêtent là : l'un personnage agréé d'un milieux existentialiste-nihiliste honni de l'autre – en tout cas dans sa face contre-culturelle de transmission à l'Amérique nouvelle gauche branchée d'avant nouvelle économie à suivre. L'autre demeura un personnage secondaire du système – par volonté farouche et innocence ridiculisée, constamment réitérée, celle qui voulait "voir Dieu en face". Malgré sa brutale mise lumière : comme phénomène de foire aux idées il demeurait condamné à l'incompréhension.

Sans parler de son alcoolisme populiste honteux comme un nez rouge de beauf au milieu de la figure de proue de la nouvelle vague beat, de son diabolique catholicisme de pacotille, sentimental et infantile, célébrant les bas-fonds dostoïevskiens de l'âme humaine moderne sans espoir de quelque profit ou de pouvoir. Sans illusion sur personne dans le système.

Ni de son attachement doublement contre-nature à sa mère : la fidélité familiale étant alors un délit intellectuel – surtout quand les parents appartenaient à une basse culture dépassée par de juvéniles temps dylaniens de consommation et de libertés transformables en droits de minorités opprimées. Deuxièmement, quand la reconnaissance du rôle si humain de mère ne doit pas être maintenu : pour un homme de cette époque-là, la puissance sexuelle de création doit passer du monopole de la morale répressive à l'armée révolutionnaire de l'art le plus subversif. Affreusement coupable donc, par delà son infantilisation prolongée et même honteusement revendiquée dans un sens, du délit de refus de couper le cordon ombilical avec « le vieux monde » maternel féminin.

L'un connut une gloire littéraire sans enjeu idéologique surprenant et une adaptation cinématographique apparemment classique. L'autre se retrouva célèbre du jour au lendemain par la sainte vertu du New-York Times, et en fut comme foudroyé et stérilisé sur place – ce qui était peut-être le but caché de la manœuvre, puisque cet oracle de papier le transformait en pape de la révolte beat alors qu'il n'en fut qu'un marginal de service, pillé et affublé comme on nomme un fou du Village.

Hollywood ne l'intégra donc que post-mortem, quasiment un demi-siècle plus tard, si on excepte une première adaptation de trahison des « Souterrains », assez différente de la seconde, celle de « Sur la Route », au niveau de la forme, toutes deux seulement liées, apparemment, aux temps paradoxaux des mœurs majoritaires du moment des minorités intellectuelles parvenues au pouvoir.

Tout cela même si Kerouac fut un moment fasciné par l'usine à rêves et ses mirifiques opportunités pour un marginal du système cinéma, – système qui le fascinait en soi – il ne fut pas consacré par la Machine Mythologique ante-mortem, contrairement au système littéraire qui fit quasiment de lui une sorte star de la nouvelle gauche bobo le temps d'un quiproquo utile, avant de le descendre en flamme par derrière, avec la tendance spirituelle qu'il incarnait sans réserve. Le marxisme-léninisme est immortel, notamment contre les chrétiens de haut vol.

Le père de l'un vécut sans doute un exode rural dont on peut supposer qu'il lui permit de fuir une misère facile à imaginer faute d'en pouvoir comprendre le vécu. Celui de l'autre, imprimeur amené à la faillite et à un déclassement pas forcément plus enviable pour un petit artisan franc-tireur, transmit de toute évidence au poète footballeur l'amour sacré des livres et de l'écriture que celui-ci unifia apparemment très tôt – à partir des folles et naïves ambitions de jeunesse, dans la phase classique de sa vie intellectuelle et artistique, dans un projet spirituel global, humble et fier à la fois. Assumant en solitaire solidaire, sans doute jusqu'aux limites du possible, la ligne tracée de son sillon en vue d'une reconnaissance culturelle authentique qui vint trop tard, trop grossièrement et de manière tout à fait ambiguë et dénaturée par les enjeux idéologiques – qu'il perturbait en toute innocence volontaire.

Mais si la quête de l'un était une sorte d'abandon non consenti à un réel scandaleusement mauvais et malade, sale et absurde, n'appelant qu'aux révoltes théoriques ou politiques primaires et secondaires de pouvoir, le chrétien-bouddhiste, lui, mena sa quête au-delà du réel et de ses apparences, cherchant le moyeu perdu d'un monde désaxé, pour un rééquilibrage spirituel héroïque et libérateur des misères d'un matérialisme totalitaire mou, dans un esprit démocratique ouvert au peuple d'abord, dont il ne cessa de célébrer les vertus refusées par un système de domination romaine modernisée en position permanente de trahison des meilleurs principes au nom duquel les meilleurs crurent pouvoir se justifier de le défendre – au nom d'un idéalisme pragmatique de façade.

Idéalisme du travail, de la famille, de l'aventure, de l'écriture, de la spiritualité – autant sans doute de directions de vie quotidienne et supérieure que le boxeur-poète trop contraint dans son ring dialectique ne pouvait comprendre, méconnaissant l'immense culture classique et moderne du gamin de Lowell aux prises éternelles avec le joyeux mal ordinaire du monde ouvrier canuck, ou d'immigration autre – notamment grecque – si bien montré dans « Docteur Sax ». Incompréhension transformant tout naturellement Kerouac en sorte d'imposteur irrévérencieux et je-m’en-foutiste à la mode face à un système pourtant rejeté par ailleurs dans ses bas-étages.

Mais il y a plus, évidemment, en lien avec ce qui est signalé plus haut en ouverture quant aux orthodoxies culturelles de conservation et de rénovation maintenant le peuple dans les limites utiles d'un système de gestion du « bien-être » de la ressource humaine. Dans la violence culturelle de son cadre officiel ou de rechange, ses diverses normalisations de confort et de rendement se montrent parfois des plus castratrices et obscurantistes.

Pendant que l'un, dans son anti-systémisme intégré – à la Zola, si on veut – cherchait un compte-rendu scientifique noir sur blanc d'un bonheur à construire sur l'illusion collective d'une sortie des cercles vicieux plus souvent criminels qu'à leur tour, que nous subirons tous jusqu'à la fin du cirque romainl'autre voulait de tout son être une écriture idéale et spirituelle de la vie et de la réalité de sa force, de sa grâce, et de ses douloureuses et patientes défaites libératrices.

Mais où est le problème ? Où a t-il jamais été? Sinon dans le divorce intéressé de l'incompatibilité théorique de démarches en concurrence supposée pour le pouvoir intellectuel sur la jeunesse qui levait à l'aube des sixties – appuyée par ailleurs par un Huxley ou un Krishnamurti extra-lucides, notamment ? Il est clair que la recherche de ce pouvoir demeura étrangère à l'esprit de Kerouac, à sa poésie, à sa nouvelle chevalerie spirituelle – dont la politique intellectuelle en place fit opportunément un mot d'ordre de masse pour une jeunesse privée de repères par la guerre et la menace atomique. Et la mécanique hédoniste s'enclencha, fonctionnant à plein sur les refoulements, jusqu'au cœur du naufrage narcotique terminal.

Quand l'un respectait absolument la vie – jusque dans ses manifestation les plus puérilement naïves ou purement innocentes – selon le côté du verre observé – l'autre dans la militance utilitariste d'un combat social politisé, annexant d'office toute culture libre et aérée des miasmes du spectacle de cirque psychologique et des jeux de rôles de l'arène intellectuelle de référence, n'était qu'à la recherche du fantôme de la vraie vie, celle des gens hors catégorie socio-professionnelle, comme l'entomologiste de service épingle des ailes éteintes ou le naturaliste empaille l'oiseau-chanteur tout de près de l'oiseau-mouche sur la planche.

Kerouac était si près de l'oiseau-chanteur sur son fil à la Léonard Cohen – chanteur de blues – si près de Charly Bird – son héros de couleur spirituelle – qu'il fallait d'abord la sanction du coup de fusil de chasseur de têtes de vérité objective pour croire faire taire un chant dissonant libérateur, si près du peuple buissonnier déjà disparaissant dans les brumes évanescentes de la Grande Dépression servant de paysage de référence à la mémoire vive des leçons vécues dans la jeunesse si tôt éveillée d'un Kerouac à son plus haut – comme dans « Mexico-City Blues ». Jass impro. Si près – qu'il sonnait étranger, comme Camus, bien sûr ! Le Canuck et le Pied-Noir.

Kerouac a fait très peu de littérature, finalement, très peu d'existentialisme aussi, mais beaucoup témoigné pour tous, sans beaucoup d'exception, lui qui célébra le clochard américain – non dans le mythe américain mais dans la réalité du vécu mythifié, ce qui est très différent – on peut même dire transcendé à la manière de ces errants éternels, non d'une consommation de surface de cette errance, mais de Dieu, sorte de judéité universelle de son aventure intérieure ou de quête de hèros-moines éternels d'un Orient ou d'une Celtie de force et spiritualité d'exception, dont un « extrémisme » ramolli et démagogue fit son fiel soixante-huitard.

Pourquoi la vérité nue des gens ordinaires de la démocratie américaine aurait-elle due demeurer cachée ou être amendée et alignée sur les principes utilitaristes d'un puritanisme exterminateur ? Ce qu'on ne lui pardonna pas fut d'abord d'avoir tant témoigné sans juger sur cette vérité cachée de gens. Gens ordinaires qu'il aimait et admirait si simplement, que le meilleur, réduit au silence, de l'Amérique a toujours reconnu, mais sans pouvoir vraiment le dire ou le chanter ouvertement – avec l'ivresse joyeuse et libre qui va avec, malgré toute la pub des voyagistes. Sa revanche est d'être éternellement aimé, toutes générations et illusions confondues, à travers le temps et les livres.

La résurrection dostoïevskienne qu'il transmit le fait se relever des morts, du Souterrain, lui, le un peu tôt et vite porté disparu au champ d'horreur de la vraie vie, enterré sous le premier tas de fumier venu, recouvert des médailles en chocolat d'une modernité branchée, de fausse monnaie humaniste. Face à un oublié des gens, figé dans ses annales à la 1984, au fond du bunker de la pensée occidentale conforme en voie de suicide collectif final.



« La prose de Kerouac n'est pas de la prose, c'est de l'auto-indulgence. »   Nelson Algren, 1964.

«  Je n'écris pas des romans, j'écris des LIIIIVRES, des LIIIIVRES ».   Kerouac