« Refuser le
changement est une souffrance que nous nous imposons nous-mêmes »
aboient les nouveaux chiens de
garde de la modernité triomphante au troupeau en route vers
l'abattoir encore lointain, dans ces wagons
plombés du dernier
train du soir crépusculaire, tombant de fatigue sous la haine froide
des bouches nominalistes molles aux commandes médiatiques, sous une
pluie battante
d'insultes
voilées et de
mépris en dégradé tout
autour. Vichy
requiem.
Accepter le changement
nous donne une opportunité de vie patriotique
nouvelle où nous nous sentirons mieux dans notre peau et
mieux compris. Acceptons la réalité d'un monde qui bouge et
tout ira mieux, en attendant mieux. Il faut rejeter le passé,
l'ignorer, le dévaloriser, le brader, le sacrifier joyeusement,
l'oublier, le ridiculiser, le maudire, le diaboliser. Il faut tout
changer en nous. Changer ou mourir de faim, à petit feu. Brûler ce
que nous aimons, ou mourir. Qui veut mourir ? Les vocations se
font rares en ces temps noirs. Acceptez tant qu'il est encore
temps... Ne soyez pas candidats au suicide, ne soyez pas fanatiques
ou extrémistes de vous-mêmes. Ne vous rendez-vous pas
coupable d'être ce que vous êtes : changez d'attitude !
Changez de chemise ! Coopérez, concessionez ! Soyez
réalistes ! Vendez tout ! Ne gardez rien !
Bradez-vous !
Nous sommes seuls
responsables de nos propres difficultés, si nous ne suivons pas
les changements dans lequel nous vivons aujourd'hui. Nous
devons travailler sur nous-mêmes pour nous changer plutôt que de
vouloir que le monde change et s'adapte à nous ; c'est à
nous de nous adapter aux réalités nouvelles. Le monde n'est pas
statique, mais en perpétuel devenir, l'équilibre est instable, rien
n'est jamais acquis, nous devons nous remettre en question
en permanence pour pouvoir suivre le cours des évènements mondiaux
actuels. Tout est relatif, pas de certitude établie, il n'y a que
des vérités dynamiques, en mouvement perpétuel, la vérité est
mouvante. Nous devons accepter ce fait accompli de nos
sociétés modernes, les avancées et les victoires du progrès, en
travaillant à notre propre adaptation, à notre rééducation.
Vouloir changer le monde
est prétexte à immobilisme, à conservatisme, à rigidité et à ne
rien faire, à ne pas changer vous-mêmes. Une révolution nationale
et internationale est en nous-mêmes, non à l'extérieur, qui
lui, est révolutionnaire par définition, par équilibre
instable, toujours à rétablir dans sa marche en avant
perpétuelle.
Refuser le changement est
une souffrance inutile que nous nous infligeons : toute
résistance est inutile, rendez-vous à
l'évidence d'un monde que personne ne maîtrise,
mais qui a gagné et qui nous fait tous avancer. Accepter le
changement c'est accepter de comprendre et d'être en phase avec un
monde qui bouge. Il faut dénoncer le statique, l'immobilisme,
l'équilibre, l'harmonie, la mesure, la règle, la tradition, le
sens, la raison, les certitudes, la vérité, la clarté, la
simplicité, l'homogénéité, la solidarité, le mensonge de ce qui
est établi, stabilisé, dépassement du devenir et de
l'incertain. Il faut casser
la culture de l'être.
Réveillez-vous !
Révoltez-vous ! Indignez-vous ! Changez-vous !
Il y a peu tous voulaient
le changement. Mais il fallait laisser du temps au temps : le
monde ne s'était pas fait en une journée, le Bon Dieu lui-même,
pour sa création ... Et puis, on ne pouvait changer tout sans
savoir quoi mettre à la place. Il n'était pas raisonnable de
changer pour changer. Il fallait être réaliste, tenir compte
des équilibres en place, de la stabilité du monde. Il ne fallait
pas s'agiter, courir après des rêves, mais rester les pieds
sur terre, réfléchir avant d'agir ou de changer quoi que ce
soit. Ne pas se laisser déstabiliser par des idées venues
d'ailleurs, toutes belles et nouvelles, mais dont on ne connaissait
pas les risques, les dangers, les implications, les conséquences
inévitables, la face cachée. On préférait tenir que
courir : un bon « tiens » valait mieux que « tu
l'auras ». On se méfait qu'on nous fasse pas prendre des
vessies pour des lanternes, l'ombre pour la proie.
On préférait vieillir
d'abord et voir après, en se fiant à l'expérience, à la
maîtrise d'un long et patient apprentissage permettant de bien voir
toutes les données des problèmes.
On s'en tenait au bon
vieux bon sens du bon vieux temps pour maintenir un cap, et l'on
n'acceptait de changement que dans la continuité. Mais Dieu
est mort depuis longtemps, savez-vous. Maintenant il faut rajeunir
d'abord pour un monde nouveau, « émergent ».
Quelques uns ont commencé
à s'apercevoir que c'était plus pareil, que plus c'était pareil,
plus ça changeait, pendant que d'autres constataient l'inverse.
Changement et non-changement ont fini par revenir au même. Du
« on ne change rien », on passait au « on
change tout », et au « ça change tout le temps »,
avant de comprendre, enfin, que c'était nous-mêmes
qui devions changer tout le temps, dans un monde où rien ne
changeait, sous couvert de changer tout le temps, à force
de changer, puisque
les résultats de tout étaient invariablement
les mêmes.
Du
« on ne se change pas »,
on est passé au « on se change très
bien tout ». D'avis,
de travail, de valeurs, de façon de voir, de style, de
tête, d'habitudes, d'idées,
de coin, de références, de
cadre, d'amis, de famille, de pays, de personnalité, d'orientations
diverses, de centres d'intérêts, de culture, de religion, bref de
tout. Du coup on ne fait plus
rien que tout changer en
permanence sans plus rien
mettre dans ce tout, pas même soi-même : inutile, dangereux,
trop cher, contre-productif, ringard !
Pour
quelques uns encore, mais
pour combien de temps, nul ne le sait,
tous ces changements sont
et ne sont qu'une
souffrance immense, une sorte de trahison et d'absurdité, de
déracinement, d'arrachement, de malheur, de perte de soi, d'une
culture, d'un
monde, de repères, de valeurs, d'équilibre, d'humanité, de vérité,
de force, de confiance, d'amour, d'énergie, d'intelligence et de
créativité.
C'est
à ceux-là, nos frères, nos parents,
que l'on intime
l'impératif moral du changement. Cette
humiliation suprême,
c'est sur
leurs épaules meurtries, brisées comme celles d'un Poilu de 14 en
marche forcée, que l'on fait peser toute
cette sale responsabilité morale nauséabonde,
et toute cette
pression égoïste-collective de survie aveugle pendant
occupation, des retards, des
échecs, des inerties, des résistances, des refus, des
insoumissions, des incapacités et impuissances, des défaites et des
trahisons. L'urgence de tout
l'argent sale du monde les tuera sans que
personne ne bouge justement,
là, dans l'immobilisme
moral le plus répugnant, celui
de la peur et de la
collaboration.
Ceux-là,
que nous ne
cesserons d'aimer, de respecter
et de soutenir, d'honorer, il
est de notre devoir de les
accompagner jusqu'au
bout de la nuit d'un siècle agenouillé dans la boue,
sont les boucs-émissaires
d'une chasse au sorcières
nouvelle : les inadaptés du changement,
facteurs désignés d'improductivité, de coût supplémentaire,
d'assistanat inadmissible,
d'avantages indus, de partages iniques et insupportables de charges,
comme tous les inutiles
de la terre, ces damnés qui
plombent une société qui gagne la guerre
des marchés, des points de
croissance, qui se bat pour être devant,
à la pointe du progrès et de l'innovation, ces magiciens
imaginaires qui font vivre tout
le monde avant d'enrichir justement
ces
humanistes libéraux
qui nous dirigent heureusement vers leur
monde meilleur.
Ces
inadaptés tombent évidemment malades
de leur propre incapacité chronique, naturellement liée à un refus inconscient, ou en toute conscience, à se vendre au marché
militarisé du travail. La façon de leur faire comprendre
l'impératif absolu non
avoué : « marche
ou crève », doit
aujourd'hui se garder de tout autoritarisme, mais emporter leur
conviction, leur intime conviction.
Il faut les responsabiliser, les pousser au résultat sur eux-mêmes, les aider à marcher sur leur dignité périmée pour parvenir à avancer comme tout le monde, sans se poser de questions, sans réfléchir, sans tenir compte de ce qu'ils sont ou ont été, mais de ce qu'ils doivent devenir. Seul compte la projection effective de leurs objectifs de changement pour être acceptés dans le mouvement de troupes récupérables en marche vers l'avenir radieux d'un grand bonheur collectif sans nous ni personne.
Un bonheur anonyme, instable, invisible et virtuel, au milieu du grand feu sacrificiel technicien de la Solution Finale, sans chant ni corbeau ni ami ni oreille.
Il faut les responsabiliser, les pousser au résultat sur eux-mêmes, les aider à marcher sur leur dignité périmée pour parvenir à avancer comme tout le monde, sans se poser de questions, sans réfléchir, sans tenir compte de ce qu'ils sont ou ont été, mais de ce qu'ils doivent devenir. Seul compte la projection effective de leurs objectifs de changement pour être acceptés dans le mouvement de troupes récupérables en marche vers l'avenir radieux d'un grand bonheur collectif sans nous ni personne.
Un bonheur anonyme, instable, invisible et virtuel, au milieu du grand feu sacrificiel technicien de la Solution Finale, sans chant ni corbeau ni ami ni oreille.

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