Un animateur radio du
sud, apprécié pour son souci de « donner la parole aux
gens », nous donne une belle boucle de l'absurde des
temps, ce matin. Impeccable et implacable démonstration de
notre moderne enfermement dehors comme aurait dit Dupontel,
notre Buster Keaton des Temps Post-modernes .
Cette parole apparemment
rendue aux gens, comme faveur insigne en temps
d'omerta, comme fissure ellulienne ouvrant sur cette
vérité sacrée disparue qui fut l'honneur passé,
parmi d'autres, de notre peuple au sommet d'une gloire ordinaire,
confisquée, ici, par le pouvoir même des machines censées
la lui restituer et l'amplifier authentiquement comme jamais, dans
une ironie dont la hauteur vertigineuse tient plus du gouffre et de
la chute que du sommet de la bêtise organisée. Puisque le système
nous enferme bien hors du monde et de tout, comme une abstraction
purifiée de notre trop humaine condition.
Coup de sonde habituel
donc, plein de bonnes intentions, dans une France profonde où
se déroule l'évènement,
autant extraordinairement lamentable que paniquant, pour une
population invitée à rester chez elle, révélateur de la
superficialité du système social engendré par celui de
médias pure caisse de résonance, mécanique d'écho
en chambre de représentation d'une réalité
où les nouvelles en boucle ne font qu'accélérer leur clôture
répétitive, absurde et abstraite, face à un réel de
plus en plus étrange et étranger à l'information, donc
hostile à l'homme éduqué, l'information pur compte rendu,
schéma d'elle-même. Qui rendra vraiment jamais la parole rendue
folle, à elle-même, aux gens ? Le SDF de Dupontel, comme jadis
celui de Charlot, sur une route traversée de haillons cruels et de
sourires aux larmes ?
Mais revenons à nos
moutons de Panurge. L'animateur interroge une personne sur
l'évènement en train de se dérouler. La personne commence à
parler des « rumeurs de la matinée » en temps réel,
communiquant
cet
état d'esprit urgent,
témoignant-communiquant
autour des nouvelles vraies
du direct improvisé,
mais ne peut que répéter et
rapporter, finalement,
ces seules
« rumeurs » dont
il semble lui-même douter, en même temps
: l'homme qui a peut-être
vu l'homme...
Sauf
qu'au bout du compte, il s'avère que ce qui circule,
ce qui est
dit avoir été
vu – a
été dit d'abord à la radio
comme ayant été vu par quelqu'un du coin : c'est comme ça
qu'on le sait, en tout cas...
Plus on communique
directement et plus on
comprend que plus rien n'est avéré,
dans un monde atomisé de
ruines de guerre psycho-culturelle.
Un univers virtuel, à la K. Dick, avec ses cercles concentriques
mous, parallèles aux pavés
dans la mare contre tout
soit-disant pouvoir, tout autour du trou noir du réel.
La boucle, le beau circuit fermé, le rat, actionnant le bouton à
volonté, dans le déroulé
de son rouleau de laboratoire du futur.
L'origine
originale de la rumeur tue l'originel.
Ne vivons-nous pas « une
époque formidable », où pour aller d'un département à un
autre il faut passer par Paris ? Les médias ne nous
permettent-ils pas de communiquer entre nous, entre voisins, ou au
sein d'une même famille sous
l'autorité d'un médiateur
neutralisant ? On peut
même apprendre son licenciement en direct à la télé, sans avoir à
perdre son temps à chercher
à voir son patron avec
l'envie éventuelle de
« taper »,
comme dans Obélix.
Sauf que là, en général, il s'agit rarement, malheureusement,
d'une rumeur plus ou moins fondée.
Pour une fois qui devient de
plus en plus coutume, elle est au service d'une vérité qu'on ne
cherchait pas à
rencontrer vraiment,
dans un sens indirect.
Le
direct, si prisé des
médias,
interdit bien le
contact direct immédiat,
finalement. Et qu'on
en parle à son patron,
à son voisin ou même à sa femme, puisqu'il n'est plus
jamais sûr que sachions le
faire, ni que nous ne nous trompions pas de vérité, par mégarde ou
manque de discernement.
C'est le SDF d'Enfermé
dehors essayant de parler au
Commissariat : ce qu'il dit dépend de sa tenue, inaudible
puisqu'illisible, illettrée en soi, irrationnelle.
La pédagogie médiatique est
remarquable en ceci qu'elle nous apprend à penser aussi bien qu'à
dire « comme il faut » « ce
qu'il faut en penser » en
écartant soigneusement
le reste, par mesure, conforme et implicite comme la loi
d'opinion, de précaution.
La cruauté est dans ce
soin automatisé de bien-pensance.
Si
les scientifiques sont un nouveau clergé, ils
ne sont pas les
seuls peupler ce
nouveau beau monde :
il y a tout un système clérical d'information moderne
inédit, aussi discret
que la sainte trinité
maçonnique, avec entrisme
dans les moeurs d'en haut et d'en bas, une sorte de pseudo magistère
« spirituel » masqué, moral-social,
internationaliste
rationaliste médiatique d'affichage,
totalement irrationnel
aliénant
dans ses œuvres
(au sens protestant) en temps
réel continu travaillant
au corps ému
chaque îlot
« local » mondial, sous surveillance mentale et
sentimentale lointaine rapprochée des
meilleurs services secrets.
Mais
la suprême ironie
anéantissante de
l'Histoire est qu'il n'y a plus que des mensonges à vérifier
par des faussaires-contrôleurs, depuis
qu'on a noyé
la vérité dans le
puits de science. Du
Kafka dans le texte de son Procès, étrangement oublié.
Du
Orwell de Police de la Pensée, bureaux des
Ministères
du Bonheur, de l'Optimisme et de la Bonne Humeur informés.
Puisque la science peut tout
fabriquer, faire croire et fonctionner,
en tout cas, c'est ce que dit la rumeur vérifiable
appelée opinion publique,
celle qui remplace un peuple qui parlait haut et fort
il y a si peu encore.
Ce
peuple premier, ce peuple oublié remplacé,
c'était hier, cet hier qui
fait regretter, la
magnifique, la
splendide et joyeuse bêtise
célinienne de
ses bon
sens et sentiments, sa liberté
d'Ignorant volontaire,
au sens primaire prémédité.
Peuple
d'en bas, mais d'avant
la Chute, d'avant l'abîme, forgé aux flammes d'une lucidité
brute de
décoffrage face aux
« docteurs » de
Bernanos, ceux de 14, ceux qu'on fait semblant de commémorer pour un
meilleurs bon débarras définitif :
il faut apprendre
aussi, nous dit-on, par de
médiatiques musées et émissions,
à leurs descendants directs, non
ce qu'ils, mais comment
ils étaient. Tellement comme il faut,
ces Poilus puants dans leur trous de boue nationale.
Ces
hommes trop humains, dans
la violence vraie de mots, aujourd'hui, pour un oui, pour
un non, justiciables. Le vrai
devoir de mémoire, c'est de continuer à parler comme eux,
sans concession, sans réfléchir, dans l'immédiat pré-médiatique
de l'humain, sans
avoir besoin qu'on
nous explique la beauté sensuelle-spirituelle d'une langue libre
bien née à sa culture.
Avant qu'il soit trop tard. Ces hommes étaient nous,
avant nous, descendants
de leurs hauteurs ordinaires d'une
humanité simple comme
un ancien boulet de charbon, foi du charbonnier,
à l'image personnelle liée à l'intérieur de chacun. Avant,
au sens d'avant le passé,
d'en avant du passé à venir. Du passage normalisé
à l'image construite, sociale-matérielle,
du boulet de canon et de son
vent vain et vide. Ce
passage qui nous jette hors du monde « d'un coup d'un seul »,
disait le père de mon père, et de la vraie vie des gens, sans plus
de parole : l'oubli programmé de ce que nous sommes.

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