Ce christianisme-là
était si naturel, si naturalisé que
nous n'en étions pas conscients : c'était un christianisme
de transmission orale, familial, spirituel, fraternel
comme la jeunesse non corrompue, populaire et noble à la fois,
pas une propagande, une caricature étayée par des livres
dogmatiques, étrangers aux sensibilités innées et
acquises, un fond de commerce aux prêches répandus par des sorciers
en soutane sombre, même si quelques uns d'entre eux étaient
visiblement des exceptions, et quelques autres, encore plus
rares, des saints. Aux yeux de qui savait voir encore l'humain
dans le divin.
Pas de croyance
donc, mais un art, une raison – l'art d'une raison, la
raison d'un art d'aimer –, une joie franche, soumission
enthousiaste et tranquille à ce qui, passant par le sens
commun, le dépassait en le fondant, et aussi, une belle
rébellion spontanée contre le mal, comme cette dernière
guerre encore fumante – contre le fascisme ouvert et
découvert – , tellement on avait du mal à imaginer
le mal ! Non seulement volontairement, mais encore par
delà son malheur, comme si le bien était chose plus
désirable que l'argent, jusque dans des détails aujourd'hui
bizarrement réservés au Diable : l'amour était ordre sacré
et volupté, jusque dans son anarchisme, pas encore un désordre
sacralisé obligatoire.
Cette Ancienne
Religion n'avait rien de logique, tout d'une
liberté, et même d'une liberté populaire supérieure.
C'était la culture naturelle de France et d'Europe, lumière
sensible, innée, ouverte à tout et à tous – yeux grands
ouverts sur la misère et le devoir imposé à
celui qui n'est pas déchiré par ses griffes de fer, yeux ouverts à
toutes les discussions, tellement elle éclairait bien,
cette culture populaire,
tellement on voyait et se sentait bien en elle.
Dans cette main-là, on y voyait les lignes d'un destin commun, particulier et fier à la fois. Qui ne cherchait pas d'argument mais la confiance, tellement plus vraie, vivante, libre, éternelle. Des gaulois civilisés, métissés, libres dans la vertu de valeurs sûres, sans moralisme ni bigoterie.
Dans cette main-là, on y voyait les lignes d'un destin commun, particulier et fier à la fois. Qui ne cherchait pas d'argument mais la confiance, tellement plus vraie, vivante, libre, éternelle. Des gaulois civilisés, métissés, libres dans la vertu de valeurs sûres, sans moralisme ni bigoterie.
La fraternité ni la
charité, majoritairement, n'étaient encore devenues slogans
commerciaux, mais principes pratiques de vie largement partagés,
de l'enfance à la vieillesse : le mal était réservé aux
dirigeants, aux chefs indignes, aux traîtres et aux malades mentaux,
ce n'était pas encore un idéal baudelairien de masse répandu par
l'instruction moderne, obligatoire et méprisant, corrompu,
assoiffé et cruel, d'un mal plus cruel encore que celui des Frères
Jésuites...
Pas encore mondialisé, qui se cantonnait aux terribles ghettos coloniaux lointains et interdits, niés avec une si cynique conviction que ça le circonscrivait de fait, pas encore comme un bien nécessaire... mais comme une honte, comme une infamie. Ce qui excusait un peu ceux qui, s'ils avaient su, n'auraient jamais laissé faire...
Pas encore mondialisé, qui se cantonnait aux terribles ghettos coloniaux lointains et interdits, niés avec une si cynique conviction que ça le circonscrivait de fait, pas encore comme un bien nécessaire... mais comme une honte, comme une infamie. Ce qui excusait un peu ceux qui, s'ils avaient su, n'auraient jamais laissé faire...
On pouvait encore le
combattre ouvertement, naturellement, librement, sa suprématie
souterraine, sa corruption réduite n'avait pas
encore gagné le monde des beaux esprits
comme une réalité
indépassable, Hitler n'avait pas eu le temps de refroidir
dans les mémoires à vif. Les militants étaient inutiles, leur
propagande, sur-pondérale. La fin de l'Histoire n'était pas encore
une guerre déclarée ni aux vérités premières ni aux peuples
premiers d'Europe.
La loi d'oubli
productif n'avait pas encore opéré ses « innocentes et
vitales » malfaisances, on ne pouvait encore rien
ré-écrire des vies effacées, rasées de
frais. Mort et souffrance héroïque d'un quotidien terrorisé,
si récent, pas encore à vendre, à brader, à liquider.
L'oubli, l'officiel, n'avait pas encore collectivisé,
gelé les mémoires en
rituel, désarmant légitimes
indignations et révoltes.
Au
milieu, aujourd'hui
indifférent, retourné,
sentimentalement aliéné,
et même hostile, – au
nom même de ce
« droit à la vie » pour lequel tant
et tant acceptèrent la
mort ; au
milieu impitoyable
d'une
barbarie finalement si
trépidante et permissive que
la guerre, par certains côtés,
libérée du peuple historique
et de sa culture propre,
naturelle, ressemble
à cette paix hors de prix
– ivresse barbare
s'il en est,
pour laquelle tous
les sacrifiés de frais,
tellement de paysans, paraît-il, moururent,
sans le savoir,
ni
vouloir ni pouvoir le
croire, morts de
cette autre
religion que celle de l'argent,
qui devait
s'effacer aussi, avec
eux, laisser place à sa
nouvelle Loi,
tout droit tirée du bon
prophète Darwin...
L'Ancienne
Religion, syncrétisme fidèle,
pas fidélité de messe
seulement,
mais partout interdit en
Europe « évangélisée », trahissant l'esprit celtique
des ses innombrables saints d'origine, sorte
de sainte « féerie
païenne » face à
Rome, avec le Christ au
milieu, scandale
insupportable, tradition révolutionnaire chrétienne, mobile
immobile, ancré, enraciné,
établi, stabilisé comme une
table ronde stabilisa
la fièvre hiérarchique.
Insupportable
Moyen-Âge aux Temps Modernes, Charlot
survivant arriéré
comme un paysan breton
crasseux, terre aux
ongles, priant sa Sainte-Anne
ou son Anne de Bretagne. Ou occitan ou... russe ou
polonais. Mais les hommes
comme les pommes de terre, pour les consommer
hygiéniquement, il faut leur
laver le cerveau. Les laver de toute spiritualité, de ce qui
sacralise la
vie équilibrée,
l'exalte, l'embellit, la grandit.
Comme
un Kerouac fils d'immigré de France et du Québec, de l'autre côté
de l'océan, c'étaient des chrétiens naturels, des
transformés, des
trans-chrétiens, comme le Bernanos des tranchées et des Cimetières,
des transfigurés de
vieille chrétienté. Pas des chrétiens de curés, de dogme,
d'Église ou de théologie, – des chrétiens de sainteté
quotidienne, d'enfer quotidien, de
joies quotidiennes, des
chrétiens du peuple, des chrétiens de souffrance, d'horreur
et de charité,
mais des chrétiens d'espérance innée,
transmise profond, indéracinable au « Progrès ».
Des
chrétiens de nature.
Des chrétiens des valeurs, de parole. Anarchistes
chrétiens comme
ceux que les Rouges nettoyèrent méthodiquement avant
d'injecter le venin de l'Évangile du
rien aux
masses. Pas des chrétiens de
pouvoir, mais des combattants
à
l'esprit clair et net,
sans haine, de ceux qui ne demandent pas, mais exigent que
ce qui est demeure en paix.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire