Cette vieille dame si
droite et si naïve, si sensible aussi, n'avait jamais dévié de ses
principes. Sa vie durant, qui dura longtemps, elle défendit, dur
comme fer, le système bourgeois de notre République dans ce qu'il
avait hérité de meilleur de ces progressistes hugoliens du siècle
19, dont l'honnêteté faisait, au yeux des gens du peuple eux-mêmes,
l'honneur de ces élites exemplaires dont parla si bien, en rendant
cet honneur perdu à ce passé dépassé, un Bernanos. Qui
aurait dit que seuls les enfants savent donner.
Elle vécut, dans sa
foi du charbonnier, sans jamais
douter un seul instant de la valeur de ses valeurs, une
magnifique et sereine vie
de hussarde amazone ordinaire.
Traversant la dernière guerre comme une sorte d'épreuve terrible
et malheureuse, mais
dont l'issue gaullienne avait
rendu
au pays de France une gloire à hauteur de sa culture et de son
histoire.
Jamais
elle ne voulut admettre ni la corruption ni le suicide d'un
système qui lui procurait
tant d'idéalisme fertile, volontaire et positif, presque
aristocratique. Elle admirait beaucoup
les amis
Américains et aimait leur
propagande d'Usine à Rêves d'un amour quasi-catholique, pour une
protestante pur jus
descendant de sa montagne,
nette immaculée.
Mais
en 1999, quelques mois avant de mourir, elle émit le souhait – qui
fut parfaitement exhaussé – de ne pas voir le siècle 21 :
elle disait qu'elle ne comprenait pas le monde
que nous avions fabriqué et qu'il lui faisait peur, qu'elle ne s'y
reconnaissait pas :
elle n'était, sans aucun
doute, pas naïve au point de
ne pas voir la trahison
qu'apportait ce monde rêvé
dans le
triple zéro de
ses progrès
avancés.
Elle
ne voulait pas voir l'an 2000. Mais
elle mentait de toute la
sublime, discrète et excusable
coquetterie de son âge avancé à
elle, quand elle faisait
passer son refus sur le compte de la
fatigue de vivre. Bien
sûr, sa fatigue était immense, mais
comment reconnaître, non pas s'être trompé, mais l'avoir été
toute sa vie pour le
meilleur de ce qu'elle
avait pu
donner ?
Son
très jésuitique mari, qui mourut bien avant elle, était, à
sa façon, une sorte de parfait
cathare catholicisé, aimant
répéter la formule quasi
rituelle selon
laquelle il sera beaucoup
demandé à ceux à qui il a été beaucoup donné.
Heureusement
pour lui qu'il vit encore moins qu'elle le monde qui venait, un
monde où donner est toujours trop demander :
il serait probablement mort de chagrin
devant une telle négation de son
impeccable logique,
aussi sûrement brûlé
de l'intérieur que ses ancêtres
le furent, eux,
pour elle, à l'extérieur.

Je me suis toujours senti nostalgique d’un monde que je n’ai pourtant jamais connu.
RépondreSupprimerSans doute me serais-je bien entendu avec cette dame et son mari dont j’ignore l’identité…
Certains "esprits" seront toujours nostalgiques de ce monde dont vous parlez, pour la bonne raison qu'il ne disparaîtra jamais : il vit en eux sans eux... pour toujours.
SupprimerC'est ce qui leur permet de communiquer sans nul au-delà, en héros purement terrestres, mais comme errants, désincarnés. Nous étions un peuple.
Leur famille secrète et persécutée est une jusqu'au fond de tous les exils de l'Ancienne Europe, leur vraie Mère Grand, celle des légendes.
Aucun doute sur votre sentiment.
Pour le reste, toute identité est une facette si fugitive que la mémoire ne peut en retenir qu'un regard ou une voix, éternellement aussi mystérieux l'un que l'autre dans leur force fragile d'humanité "passante"...
D'où le devoir de parler et témoigner de leur présence trans-parente trans-natio-nale, de la partager, la réveiller, de la vérifier au grand jour. Celui de la renaissance des cendres communes. Merci.