On n'est jamais trahi que
par ceux qu'on aime. On n'est jamais perdu que par ce que l'on donne.
C'est pourquoi l'amour humain, ou du genre humain, ne peut être
absolu, que s'il est transcendé.
La fin justifiera toujours
les moyens, et chaque trahison, entre amis, entre amants, dans la
famille, au travail, dans la cité ou partout ailleurs. Le système
le sait qui ne fonctionne que par de très secrets et
diplomatiques pactes avec le Diable : dans sa civile
religion de la raison pratique, il ne tolère qu'un amour soumis
aux lois relatives, et il n'est pas sûr que nous ayons gagné,
en vérité et en liberté, dans ce troc de médiateur, puisque
qu'aux lois tout est permis pour le bien général de leur propre
système, contre Dieu, contre Soi, contre l'Univers ou la Création.
Le réalisme « du
moins pire » des élites de résultat sera toujours
funeste aux meilleurs humains, dont l'idéalisme normalisé est « le
meilleur » faire-valoir pacifié de l'imposture
et de la barbarie.
Nous acceptons de tout donner pour ceux que nous
aimons, et même nous acceptons l'inacceptable d'exception
puisque cet amour justifie, à lui-seul, dans son immanente
autonomie autorisée hors toute mesure, à peu près tout et
n'importe quoi.
Le Balzac du Père Goriot avait bien montré cela. Ce
qui a changé depuis sa Comédie Humaine, c'est que les crimes
d'une certaine bourgeoisie contre l'humanité et la vérité
ont évolué, ils se sont démocratisés au point de devenir la norme
contre le Christ lui-même d'abord, puis contre le monde
entier s'il le faut. Cette bourgeoisie-là, celle des affaires
pour les affaires, la libérale, en clair, a toujours été le
seul ennemi du Christ en vérité.
Sa diabolisation même la
consacre divinement dans la profonde ambiguïté de la normalité
subversive de son « tout est permis », ces fameuses
libertés dites de « ... ».
Comme Dieu, elle ne peut
connaître de limitation ni de règle : elle est pure terreur
économique. Elle est la force nue de la Loi Immanente, que le Diable
en personne relie secrètement, à la divine réussite
révoltée du mal là où tout le reste a "échoué" pour la puissance.
Miracle
économique, comme l'esclavage, elle est tabou, pataugeant dans le
sacré maudit de survie de ceux qui, comme ce malheureux qui
enfourna sa famille dans les fours nazi « pour s'en sortir », ont réussi.
Sauf qu'elle n'est pas Dieu mais purement et simplement, légitimement
antéchristique, comme si un seul mal put exister dans ce Christ sur
lequel il est aujourd'hui de si bon ton de cracher.
Dans ces conditions
absolument négatives, et en ce sens absolument contraint,
donner à, ou même mourir pour ceux qu'on croit aimer, en n'aimant
qu'une une idée ou une image de soi-même, hors de toute vérité
transhumaine, prend la dimension proprement fantasmatique d'une
morale sociale pure, tragiquement truquée, fissurée –
sans issue possible – pour ceux qui, du fond
même de leur impuissance justifiable, sont pleinement
conscients du leurre qui les tue et suicide avec « leur propre
amour », trompé et abusé, comme dans le film La Ligne
verte, plutôt que par le simple « amour propre » du
social normalisé égoïste ordinaire de
la machine.
Le plus dur étant sans doute que cette
transfiguration imaginaire, immanente,
purement égoïste-sociale, ne pèse vraiment que par la totale
absurdité qui l'immobilise dans le vide de la verticalité standard
de son sous-humanisme de remplacement. La psychologie, c'est pour les
esclaves ou les robots.
Ceux qui ont le goût
de donner savent qu'on ne donne jamais qu'à Dieu. Les hommes ne
pouvant ni donner ni recevoir. Dieu n'a jamais été que le
contre-don le plus mystérieux à Qui ou Quoi on ne donne pas pour
recevoir en retour : le contre-don est la liberté par
excellence, l'absolue liberté du monde.
Les peuples premiers, les derniers d'aujourd'hui, qui
n'ont pas renié leur culture d'origine pour des illusions de paradis
artificiel, le savent d'instinct. Comme ces animaux, que nous haïssons
tant, et si scientifiquement, de ce mépris si moralement
supérieur qui caractérise finalement nos valeurs les
plus souillées et toxiques, ces animaux qui nous précèdent dans leurs camps
de la mort à eux, et qui nous auront tout appris, si nous
voulons bien voir. Bêtes dont Dostoïevski disait qu'elles
étaient plus près du Christ que les humains, sans préférer ni les uns ni les autres.
Aimer, c'est d'abord dire : non. Non au pacte avec le Diable. L'animal
sauvage, bête du Bon Dieu, comme celui de l'Esprit, ne se reproduit pas en captivité.
Ainsi de l'humain vrai refuse de vivre en fonction pure de
désirs humanistes-égoïstes pré-formatés, fussent-ils de pure
prolifération automatisée, climatisée.
L'humain ne sera jamais la fin de
l'humain : l'humain ne connaît que des moyens, des moyennes de
moyens, des systèmes de moyens, des machines de moyens. Donner,
c'est d'abord refuser ces moyens, refuser cette puissance
d'impuissants qui n'a jamais créé que du néant et du malheur
collectif, un égoïsme rationnel toujours plus déraisonnable que la
première catastrophe naturelle venue.
Il n'y a jamais eu d'acquis
humain : il n'y a que spoliation et imposture sans l'innéité
de ce qui nous est supérieur, et que nous ne savons jamais que renier,
comme père et mère, dans l'infantile corruption d'esprits avortés
aux mains d'une science avilie, dégénérée, déchue. Nous
sommes le mal. Celui qui ne court qu'après le rachat de ce qui n'a
pas de prix. Nous ne sommes que le prix du mal et ne serons jamais plus. Jamais plus grands que ce prix...

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