On
se demande souvent mutuellement ce qu'est l'amour, sans trouver, évidemment, de
réponse satisfaisante : belle expérience des limites ! On
se demande, pas assez, ou plus du tout, ce qu'est le vrai
Christianisme, celui renonçant à la Tolstoï, celui de
chrétienté à la Bernanos, ou le désespérément serein
à la Kerouac, et de tant d'autres encore, si loin, dans le temps et
l'espace spirituels, du fatras baroque prévertien du catholicisme ou
du double jeu pragmatiste-puritain du protestantisme. Loin des
pouvoirs spirituels – cette contradiction dans les termes.
Bien
sûr, on rapproche, on approche en rond, en des temps modernes
chaplinesques, Christianisme et autres religions, comme le Bouddhisme
(…) – mais il manque le retour aux sources de la quête de
vérification ou d'identité ; on s'attarde sur son côté
« libertaire », voire sur son prétendu communisme
primitif, (…) en en faisant le créateur de l'Histoire, de la
Modernité, du Socialisme (alors que le dominant, le
scientifique, n'est de toute évidence qu'une fabrication
anglo-saxonne autour du XVIIème, pour supprimer positivement les
guerres de religion, avant de prendre le pouvoir à son tour en tant
que pseudo-religion universelle de droits et profits humains
dans un monde perdu pour la vérité). Ou alors, on vante et vend au
temple sa charité absolue à travers l'image sainte de son
Christ-Homme martyrisé par la très symbolique Rome moderne, désarmé
comme un argumentaire mou.
Quoi
encore ? Mais tout ça sent le réchauffé, pour ne pas dire
l'angélisme philosophique exterminateur de synthèse, enfer
pascalien, faiseur de bêtes immondes,
religions temporelles
décervelantes, écœurantes, tellement
éviscérantes de vérité
vivante que les sacrilèges
sacrifices humains de l'antiquité sont fariboles primitivistes à
côté des
méthodologiques
massacres de masse, dans les brumes épaisses d'un
nouveau matin des
magiciens de l'Idéologie
Progressiste,
se répandant
comme les vagues glauques
d'une nouvelle peste noire
sur le
monde, avec la douceur feinte
et tiède d'une messe toute
aussi sombre et ténébreuse,
sublime et perfectionniste
– bénissant le saint massacre mondialisé du
déracinement et de la déforestation humaines
accélérés.
Tout
ça sonne plutôt faux, à un point tel qu'on sait tous qu'il
va falloir tout reconstruire, comme toujours : tout est toujours
à refaire tant qu'on n'a compris ni le mythe ni Sisyphe heureux.
Ce qui fait la fortune et l'ignoble, mais trébuchante
exaltation de certains « entrepreneurs » d'après-guerre
culturelle, après, aussi,
celle de profiteurs-artistes de tout poil du même nom de sale
guerre, de guerre sale – , les pieds léchés de reconnaissance mafieuse,
pourvoyeurs bénis d'emplois utiles en ces temps maudits de
retour du mal à l'envoyeur. « Thank you Satan », comme
aurait dit Ferré du haut de sa vendetta du désespoir.
En
ce sens, Gandhi ou Martin Luther King ont ouvert un chemin
de croix apparent au
scientifique regard qui doute, dont le moins qu'on
puisse dire est que peu s'y précipitent, freinés dans leur bel
élan par l'aspect – disons « pragmatique » des
choses – Entendez l'affrontement essentiellement
non-violent que suppose la bonne marche de la
vérité – chrétienne ou pas d'ailleurs, conformément à la
direction donnée par le Christ, mais aussi par tant d'autres maîtres
spirituels convergents ou divergents,
qu'importe la face humaine
devant ses formes parfaites ?
En
attendant, la politique du pire, elle, a de beaux jours devant elle,
à mordre les fesses divines de la mystique péguyienne à belles
dents, à lui faire un sort philosophique à la Sade, une sorte de
sort de faveur en étranglement final,
mécanique psychotique, saccadée, de l'horreur filmée, répétant
ad nauseam la pathologie monstrueuse des temps. Mais c'est sur sa
ruine et son viol collectif, tournant, que l'on reconstruira, sur la
révélation que cette ruine, cette destruction même
promet et initie à contrario, comme réponse indéterminée
exacte, comme à chaque fois, le plus tragique chemin de vérité
permettant la plus étonnante éclosion de grâce gratuite,
libératrice, absolue : Remember la Résistance ! Celle du
génie d'un peuple incroyable de foi sous la botte des Marquis
Noirs du nord.
Comment
oublier que ce fut, tellement – même si pas seulement – , celui
du génie d'un certain Christianisme de souche non
officielle ? Première répétition « générale »
d'une future réémergence ou renaissance rédemptrice – toute
différence des profondeurs confondue dans la vague mouchée
mort-née de 68 ? Nous ne le pensons pas :
nous le croyons, comme dans un film en noir et blanc de Rossellini ou
de Bunuel (Mexico-City Blues), peu importe la face…,
puisque, tournée contre terre, nous mourrons avec ça au cœur, au
moins ! C'est dans l'épreuve au et du
quotidien seulement , sous
le regard du monde entier que vient la preuve…,
droite hors des bottes de parade ou ferrées à écraser les visages,
comme la flèche non empoisonnée du
miracle ordinaire d'un peuple martyrisé,
décochée par une enfance humaine humiliée invisible,
au milieu de haines et d'aboiements
golgothesques, grotesques et pitoyables, avec leur sourire en coin
défoncé, hollywoodien,
non crédible. Moins
crédible qu'une annonce de poker menteur, du temps où les dieux
étaient des choses, antédiluvien, madame
la Modernité venue
d'ailleurs.
« En faisant de Jésus le fils de l'homme, le christianisme a imprégné l'humanité de miracle et de charité à un degré inconnu auparavant, lorsque les dieux étaient autre chose que les hommes. (Aussi peut-on affirmer très logiquement, très scientifiquement, que depuis le Christ, la substance de l'histoire a changé.) Désormais, puisque Jésus est AUSSI un homme, les miracles sont accomplis sous une apparence humaine, tous les jours. Avant lui, ils étaient thaumaturgiques, exceptionnels, dramatiques. Après lui, ils sont humains, et par conséquent on ne peut pas les reconnaître.Le miracle se distingue du fait ordinaire (explicable, produit par des forces naturelles, cosmiques, biologiques, historiques) seulement parce qu'il ne peut pas être distingué. Pour paradoxale qu'elle paraisse, cette définition n'en est pas moins très simple. (…) La forme parfaite de la révélation divine n'est pas reconnaissable ; car la divinité ne se manifeste plus, ne se réalise plus dans le contraste, elle agit au contact de l'humanité, en prise directe.Ici, l’occurrence change de valeur (…) (Maintenant, elle ne signifie pas quelque chose d'exceptionnel ou d'imprévu, ni de fatal ou de prédestiné, mais tout simplement un « fait », quelque chose qui s'est passé, s'est réalisé.) Si le miracle est méconnaissable – c'est à dire un fait selon toute apparence ordinaire –, tous les faits ordinaires acquièrent une importance maximale, car chacun peut receler une intervention irrationnelle, divine. L’occurrence peut alors devenir le guide de notre existence.Il y a autre chose, d'encore plus important. L’occurrence signifie une chose réelle, une chose réalisée, et nous orienter vers les occurrences est donc réaliste. (…) C'est une conception antimystique du miracle, car elle délimite très strictement l'expérience religieuse, c'est à dire l'expérimentation du miracle par des voies exceptionnelles.Dieu ne se laisse plus connaître par la seule voie de l'expérience mystique – une voie grave, obscure, jonchée de tentations et d'obstacles – il se laisse « connaître » surtout par la voie de ce qui n'est pas reconnaissable. Autrement dit, comme il se doit et il en a toujours été : la connaissance quotidienne de Dieu (différente des autres degrés, plus clairs, de la connaissance divine : la contemplation, la mystique, l'extase) est obscure, elle est involontaire, elle est naturelle. »Mircea Éliade, Océanographie, Du miracle et de l’occurrence.



