Cette odeur sournoise de
poulet industriel grillé entoure et recouvre, subtilement,
jusqu'à l'écœurement progressif, les matins ouvrables que
Dieu fait, aux abords sursitaires des ballades autour
du Centre Commercial. Surprenant chaque fois, dans son romantisme
naturel résiduel fantasmé, le promeneur canin solitaire mal
réveillé de la colonie pénitentiaire camouflée en communauté
urbaine. Cette vie là, après tout, quand on peut encore le voir
– ce ciel artificiel – , n'étant qu'un camp à
ciel ouvert, où les plaisirs mécaniques imagés
font fermer les yeux, tout oublier et passer, sortes de
pilules magiques de la machine à rêves. Machine humaine
que chacun est aussi, bon gré, mal gré, devenu,
– fantôme
flottant, échappé d'un
album de
Gérard Manset, « à
quelques centimètres du sol », – dickienne
créature.
Est-ce dans le long et
douloureux documentaire Shoa ? Ces gens, comme vous et
moi, des abords extérieurs des camps, prétendant
ne jamais avoir senti d'odeur, ni évidemment soupçonné
rien des crématoires empestant, au sens propre, l'univers,
l'histoire,
sale indélébile, d'une
culture dévoyée ?
Qui
fit
dérailler le
monde, aiguillant
les
trains plombés de et du
futur ? L'odeur
des poulets martyrs,
aujourd'hui, est au promeneur urbain
mi-mécanique mi-méditatif, ordinaire moyen, la scientifique preuve,
par l'odorat primitif,
du mensonge pur et simple de
tous ces
innocents témoins
sociaux- actifs
de la barbarie ordinaire du système fou criminel qui nous gouverne
depuis bientôt un siècle et demi. Nous sommes tous des
poulets, aurait dit Ferré :
« en fin de compte, on nous élève pour nous
becqueter. »
Ces-dites
sociologiques
dénégation et négation
du mal dont nous
vivons, pas si bien, mais
les plus heureux possible,
d'un bonheur
à jamais souillé,
dialectique, tout empesté
de
malheur humain, l'heureux malheur
d'un
non-moi, non pas libéré de
l'ego, mais celui fantasmant
l'autre comme étranger, hérétique,
et renforçant
ma puissance noire,
mais interné
psychiatrique
des foules.
Les
langues
officielles
du Troisième
Empire,
ne parlent
jamais
d'écrou social, mais de socialisme –
ces-dites dénégations-là
nous affirment en vain au milieu du vide.
D'un monde vidé de sa
substance.
En
cette nouvelle année du siècle
21, nous n'oublions
pas les camps du 20ème, la
Nuit ni le Brouillard d'un
Jean Ferrat
– préfigurations
symboliques
du futur conforme aux
propagandes les plus
antiques. A
la fois constante et variable d'ajustement, le camp.
Invariante révolution permanente, la déchéance comme loi
d'évolution. Déjà,
nous ne sommes plus que ce que nous ne sommes plus.
Trace
perdue théorisée. Post-humains.
Postérieurs.
Tournant le dos. Ombres
fuyantes d'un Grand Soir
« sacré », ciel sacrificiel
embrasé de bûchers comme dans un tableau de Jérome Bosch, du
côté des Enfers prémonitoires de la race culturelle.
On
n'efface pas plus la vérité qu'une odeur :
tout homme, désormais totalement
tracé, peut
toujours, en retour du
choc, suivre
l'odeur du
mensonge dirigeant
sa concentrationnaire
épreuve temporelle. « Je
fais mon temps dans l'esprit universel »,
disait, dans le jadis
des antiques seventies,
oublié ou mystifié, le
chamanique rock-poète
Jim Morrison. « Ceci
est la Fin, mon ami. La Fin. »
La
femme n'aura pas été « l'avenir de l'homme ».
Pas de parole d'Évangile
selon Jean. « Tout
ça c'est de la merde »,
Léo, comme ton anarchie
bourgeoise théosophiquement
assumée. Je
n'est
pas Dieu du tout, Gérard. Ni
même plus qui que ce soit d'autre que
toujours le même moi normalisé,
dénaturalisé depuis
belle lurette, Arthur. Les
tables rondes de la parlotte tournent rond, tournent bien en rond leurs « pensées courbes ».
Animaux,
on n'est même plus mal,
par deçà le par delà proclamé des
mots de la puissance
de cette
soit-disante Cité de Dieu et
du Progrès.
Nous
ne sommes désormais plus qu'une misérable et maléfique odeur
d'homme « qui s'en va toute nue », Léo,
errante dans le camp sans limite, une odeur de Bingo
Crépuscule, maudite, implorante en silence,
attendant l'aube immaculée au bout des vies sacrifiées.
Impardonnables nazifiés nous sommes post-devenus, post-advenus,
« nus et chauves ».
Sans
appel, recours ni rémission. Réveil brutal, contre-illumination
en pleine solution finale. Trop tard pour comprendre qu'il n'y
a jamais eu aucun vrai problème. Oui, « tout
est faux ». Que la Mémoire exige que tout soit
oublié absolument le temps qu'il faudra pour tout recommencer, et
reprendre à l'endroit précis chaque abandon, chaque
arrêt. Ainsi va la vraie vie, sans oubli
mathématique possible, Léo. Tout est affaire de reprise,
en vérité.
Pour
la Mer « qui te remonte au ventre comme un axe »
nul ne sait si elle se sauvera de nous. Seul un Céline, avant
qu'il ne sombre de rage et d'impuissance, avait vu juste, mais trop
juste pour y croire, et oublier un seul instant vrai, une seule
miraculeuse seconde – en transparence – l'anarchie noire
souterraine de son catholicisme pourri. Notre cancer. Qui
le poussa dans le dos, lui ? Quelle ombre
maléfique masquée, ivre ricanante ?

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